Par Michel SAILHAN






Les proches des passagers du vol MH370 laissent éclater leur douleur, le 24 mars 2014 dans un hôtel de Pékin, en apprenant que l'avion s'est abîmé dans l'océan Indien (AFP / Goh Chai Hin)

Les proches des passagers du vol MH370 laissent éclater leur douleur, le 24 mars 2014 dans un hôtel de Pékin, en apprenant que l'avion s'est abîmé dans l'océan Indien (AFP / Goh Chai Hin)


PARIS, 2 avril 2014 - Photographes, reporters vidéo, comment font-ils leur métier lorsqu’ils reçoivent en pleine figure la douleur des autres ? Comment réagissent-ils face aux cris insoutenables d’un gamin entouré de cadavres après un séisme, un accident, un bombardement ? Restent-ils de marbre devant la rage d’un père qui serre dans ses bras sa fillette morte ? Ou face au désespoir de ces hommes, de ces femmes qui ont perdu un frère, une mère, un fils dans l’avion de Malaysia Airlines, et qui hurlent leur douleur dans un hall d’aéroport ? Se retiennent-ils parfois de prendre la photo ? Et que pensent-ils des accusations, régulièrement proférées, qui font d’eux des « vautours » qui vivent de la misère du monde ?

« J’essaie de faire preuve de compassion, d’une certaine retenue, et de ne pas shooter de trop près, en utilisant un objectif un peu plus long que ce qui est nécessaire », explique Mark Ralston, photographe de l’AFP à Pékin, qui a couvert l’attente désespérée des parents des passagers du mystérieux vol de Malaysia Airlines.


La douleur des proches des victimes du vol MH370 se mue parfois en agressivité contre les journalistes. Si vous ne parvenez pas à visualiser correctement cette vidéo, cliquez ici.


« Mais parfois c’est difficile, ici en Chine, parce que de nombreux photographes utilisent le grand angle et vous bloquent l’accès… Les catastrophes donnent toujours des images fortes et le sujet ne perdra rien de son intensité, qu’on soit à un mètre ou à vingt, alors en ce qui me concerne, je préfère rester un peu en arrière ».

« Les photographes débutants ont tendance à se précipiter sur la scène qui les intéresse, par manque de sang-froid, et ça incite les autres à faire pareil… Tout ça n’est pas bon, et donne une mauvaise image des médias, qui sont perçus comme des gens qui n’ont pas de sensibilité, qui sont indifférents à la douleur des victimes… »

« L’émotion, oui bien sûr qu’elle est là ! », explique Nicolas Asfouri, photographe de l’AFP à Bangkok. « Mais ça dépend beaucoup de quel type de reportage on parle. Entre une femme qui pleure la perte d’un proche dans un accident d’avion et une guerre, le ressenti est différent, pour nous photographes.


Le père d'une fillette de 8 ans tuée dans un bombardement pleure dans un hôpital d'Alep, où est également soigné son fils (à l'arrière-plan), le 31 octobre 2012 (AFP / Javier Manzano)

Le père d'une fillette de 8 ans tuée dans un bombardement de l'armée syrienne pleure dans un hôpital d'Alep, où est également soigné son fils (à l'arrière-plan), le 31 octobre 2012 (AFP / Javier Manzano)


« En situation de guerre, en tant que photographe, tu sais que tu risques gros, que tu risques ta vie, et si tu tombes sur un moment fort, exceptionnel, tu as la responsabilité de témoigner, de montrer en quoi la guerre est mauvaise. Et tu te concentres pour capter le moment le plus juste, le plus pertinent. Tu es concentré, et pour ce qui est de l’émotion, elle vient plus tard. Si je me laisse aller à l’émotion, je ne prends pas la photo… »


L'émotion vient après


Le reporter vidéo Djilali Belaïd a tourné en juillet 2012 un reportage exclusif avec les rebelles syriens qui tenaient alors le Krak des Chevaliers. Et pour lui aussi, et fort heureusement pour sa sécurité et le bon déroulement de son expédition, l’émotion est venue après…

« La forteresse était tenue par la rébellion mais assiégée par les forces pro-régime. En bas, il y a l’autoroute stratégique Damas-Homs. Les pro-régime devaient absolument prendre cette position. Ils bombardaient toutes les nuits, et avaient pris Azzara, une ville près du château.



Le reportage de Djilali Belaïd au Krak des chevaliers en juillet 2012. Si vous ne parvenez pas à visualiser correctement cette vidéo, cliquez ici.


« Vers 4 heures du matin, on a été réveillés par une tentative d’infiltration des combattants pro-régime. Je suis parti avec les rebelles. Ça tirait partout. On a été canardés par des snipers. J’étais derrière ma caméra, je filmais tout. On nous tirait dessus. Et là, j’ai vu les premiers morts, tués par les snipers. »

« Trois hommes transportaient un corps. Un de ces hommes était le frère de celui qui venait d’être tué. Il était comme fou de douleur et de rage. Il a crié vers moi : "Qui tu es ? Qu’est-ce que tu filmes ?" Il était dingue de douleur, de la douleur de voir son frère étendu, mort sur la route. Il a pointé son fusil d’assaut sur moi et a tiré. Son chargeur était vide. Alors il s’est mis à chercher fébrilement partout autour de lui un nouveau chargeur… »


Travailler en "pilotage automatique"


« Les autres ont fini par le maîtriser et l’ont emmené… Un peu plus tard, ils se sont excusés auprès de moi ».

« En quelques minutes, j’avais échappé deux fois à la mort. Avec les snipers, et face à ce rebelle dont l’arme n’avait plus de balles… »

« J’ai tout filmé, je n’ai pensé à rien, sur le moment. J’étais en pilotage automatique. La caméra a agi sur moi comme un écran de protection. »


Funérailles à Port-au-Prince de l'archevêque Joseph Serge Miot, tué dans le séisme en Haïti en 2010 (AFP / Roberto Schmidt)

Funérailles à Port-au-Prince de l'archevêque Joseph Serge Miot, tué dans le séisme en Haïti en 2010 (AFP / Roberto Schmidt)


« C’est plus tard, lorsqu’on se refait le film, qu’on commence à se poser des questions sur ce qu’on vient de faire, de se demander par exemple : "Avais-tu le droit de le filmer ce rebelle, alors qu’il était dans cette douleur, dans cette situation de vulnérabilité ?" »

« Plus tard, avec mes collègues, on a pensé qu’il fallait montrer ça : que la guerre civile, c’était ça. J’insiste sur le mot guerre civile, car là-bas, ce sont bien des voisins qui s’entretuent. »

« Sans cette distance créée par la caméra, on serait submergé par la peur et la panique. La caméra est super importante. C’est comme si elle avait remplacé mon cerveau. Il y a, derrière la caméra, un mécanisme qui se met en marche, qui t’empêche de paniquer. Et de réfléchir à des questions telles que : "Doit-on filmer ou ne doit-on pas filmer ?" »

« Sur le coup, on ne se pose pas ces questions éthiques ou morales… Et en même temps, la caméra nous évite aussi la peur physique, la panique », ajoute Djilali.


Jennifer Pulga maintient en vie son mari en lui insufflant manuellement de l'air dans un hôpital de Tacloban, le 15 novembre 2013 (AFP / Philippe Lopez)

Jennifer Pulga maintient en vie son mari grièvement blessé lors du passage du typhon Haiyan en lui insufflant manuellement de l'air dans les poumons dans un hôpital de Tacloban, aux Philippines, le 15 novembre 2013 (AFP / Philippe Lopez)


La caméra, ou l’appareil photo, qui mettent de la distance entre le journaliste et la scène qu’il est en train de couvrir, telle est également l’expérience du photographe Philippe Lopez (AFP Hong Kong), auteur de poignants reportages sur les victimes de Haiyan, le puissant typhon qui a ravagé les Philippines en novembre 2013.

« On a tous un ressenti différent, mais je crois qu’il y a une constante, chez les photographes : entre le sujet et lui, il y a l’appareil photo qui produit un effet de tampon, de buffer, ça rajoute de la distance entre le photographe et son sujet. »


L'appareil: un écran de protection


Philippe Lopez a ému les réseaux sociaux avec un reportage sur une jeune femme qui a tenté, en vain, de sauver son mari grièvement blessé par la chute d’un arbre, lors du cyclone, en lui insufflant de l’air, des heures durant, à l’aide d’une pompe en plastique souple.

« Quand je suis arrivé sur place, je m’y suis pris à deux fois. Je suis entré dans la salle une première fois avec un collègue et on a essayé de bien comprendre ce qui se passait. Il n’y avait pas d’électricité. J’ai dû me débrouiller avec le contre-jour, me concentrer, et en faisant ce travail, du fait de cette concentration, je n’ai pas pensé à autre chose qu’à ce que je faisais, techniquement. »

« Voilà, c’est l’effet que produit l’appareil, l’effet d’écran qu’il provoque entre le sujet et le photographe, et qui empêche celui-ci de réfléchir, de se poser d’autres questions. »

« La jeune femme pleurait, elle était pleine de douleur, surtout quand elle a soulevé le pansement sur le visage de son mari. Mais j’étais concentré sur la nécessité de faire une image lisible. »


Une femme montre la carte d'identité de sa fille tuée dans un séisme à Beichan, au Sichuan, en mai 2008 (AFP / Mark Ralston)

Une femme montre la carte d'identité de sa fille tuée dans un séisme à Beichan, au Sichuan, en mai 2008 (AFP / Mark Ralston)


« Généralement, dans ce genre de situation, on demande l’autorisation de travailler, par un geste, ou en portant l’appareil sur son visage. »

« Les questions, morales, déontologiques, on se les pose après. Avait-on le droit de prendre cette photo ? Je me suis souvent posé ce genre de questions… »

« Et il y a des photos que je n’ai pas faites, dans certaines situations… mais après, on regrette. »


"C’est plus tard qu’on déguste"


« Cette jeune femme qui actionnait cette pompe, c’était une photo de désespoir, et ça aussi, il fallait le montrer, il fallait témoigner… »

« Les reporters qui ont du métier ont chacun leur manière bien à eux de composer avec l’émotion, avec la douleur des victimes. Et on apprend petit à petit à continuer à travailler, dans les situations les plus difficiles, mais c’est plus tard qu’on déguste : quand on édite les photos, qu’on en découvre les détails, et l’horreur de certaines images qui sont dans la boîte », ajoute Mak Ralston.

« C’est pour moi le moment le plus difficile, et j’ai pour habitude de ne pas trop regarder mes photos de catastrophes, une fois qu’elles sont diffusées. Ça implique aussi de ne pas les proposer pour tenter de décrocher un prix… mais certains photographes n’ont pas ces états d’âme, et les présentent aux jurys, parce que ce sont précisément ces photos qui scorent ! »


Une femme pleure au milieu des ruines de Rikuzentakata, une des villes dévastées par le tsunami au Japon en mars 2011 (AFP / Nicholas Kamm)

Une femme pleure au milieu des ruines de Rikuzentakata,dévastée par le tsunami au Japon en mars 2011 (AFP / Nicholas Kamm)


Alors, les journalistes sont-ils des « rapaces » des « charognards », comme on l’entend parfois ?

Sans doute pas, mais tous se posent la question, à un moment ou un autre de leur carrière, et particulièrement dans ces situations où éclate la douleur des victimes.

Mark Ralston: « J’ai vu des personnes dans la souffrance et la douleur qui me remerciaient que je les prenne en photo parce qu’elles savaient que ça pourrait contribuer à ce qu’on leur vienne en aide. Au contraire, j’ai vu des victimes réagir très mal, parce qu’elles pensaient qu’on était des paparazzi et des vautours, et qu’elles ne voyaient pas le rôle positif que pouvaient jouer les médias… »


Agressés un jour, remerciés le lendemain


« Cette semaine, on a été attaqués physiquement par des parents des disparus du vol Malaysia MH370, mais le lendemain, les mêmes personnes nous ont demandé de photographier leur manifestation de protestation contre le gouvernement malaisien ! »

Nicolas Asfouri : « Il y a des moments ou les photographes ne sont pas les bienvenus, mais dans les événements de guerre ou de catastrophe naturelle, les gens sont tellement pris par ce qu’ils endurent qu’ils ne nous voient même pas, ils ne savent même pas qu’on est là. »


Un homme porte le corps d'une fillette tuée dans un bombardement israélien à Qana, dans le sud du Liban, le 30 juillet 2006 (AFP / Nicolas Asfouri)

Un homme porte le corps d'une fillette tuée dans un bombardement israélien à Qana, dans le sud du Liban, le 30 juillet 2006 (AFP / Nicolas Asfouri)


« L’impact des photos, ça peut aussi participer de la solidarité, des élans d’aide humanitaire ».

Ainsi des photos de Nicolas sur les bombardements israéliens de Qana, au sud Liban, en 2006, qui avaient fait 52 morts, dont 30 enfants. Son reportage avait suscité une immense émotion internationale, et contribué à obtenir un cessez-le feu.

« L’expression, l’exposition de la douleur de ce père portant sa fillette dans ses bras, avaient servi à quelque chose », plaide Eric Baradat, adjoint photo à la rédaction en chef centrale de l’AFP à Paris.

Pour Eric, au-delà de l’émotion du moment, la question prioritaire reste la suivante : « Quel est l’intérêt journalistique, quel est l’intérêt informatif de telle ou telle photo ? »

« Je fais partie des gens qui pensent qu’on est là pour montrer, rapporter, même si c’est atroce à voir. »

« Mais il y a parfois des images gratuites. Des corps déchiquetés par un accident de la route, quel est l’intérêt ? Est-ce bien nécessaire de montrer cela ? Des corps déchiquetés, des images atroces de la guerre en Syrie, c’est différent : cela peut aider à remuer l’opinion, à provoquer des décisions. C’est ce qui s’est passé avec ce reportage de Nicolas Asfouri au Liban. »


Arrivée à Tegucigalpa des corps de 16 Honduriens figurant parmi les 72 victimes d'un massacre d'émigrants à Tamaulipas, au Mexique (AFP / Orlando Sierra)

Arrivée à Tegucigalpa des corps de 16 Honduriens figurant parmi les 72 victimes d'un massacre d'émigrants à Tamaulipas, au Mexique, en 2010 (AFP / Orlando Sierra)


Michel Sailhan est l'un des journalistes chargés des blogs de l'AFP à Paris.



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