Par Francis KOHN



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Un immeuble détruit à Port-au-Prince, le 14 janvier 2010 (AFP / Julien Tack)

Un immeuble détruit à Port-au-Prince, le 14 janvier 2010 (AFP / Julien Tack)


PARIS, 27 nov. 2013 – Un séisme dévastateur, un pays coupé du monde, des décisions malheureuses prises dans la précipitation: tels sont les ingrédients de l’affaire Morel, pour laquelle l’AFP vient d’être condamnée à verser 1,22 million de dollars de dommages-intérêts à un photographe.

Un jury de New York a jugé que l’AFP et son partenaire américain Getty Images avaient intentionnellement violé le droit d’auteur du photographe haïtien Daniel Morel en diffusant, sans son autorisation, huit images prises lors du tremblement de terre en Haïti en 2010 et récupérées sur les réseaux sociaux.

L’AFP, comme l’ont fait ses responsables au cours du procès, reconnaît sa faute mais a plaidé la bonne foi. Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi la troisième agence de presse mondiale a-t-elle agi ainsi ? Et, surtout, quelles leçons avons-nous tiré de cette affaire ?

Le 12 janvier 2010 à 16h53, Haïti est ravagé par un séisme qui fera 250.000 morts. Le pays est pratiquement coupé du monde. Le quartier général de l’AFP Washington, qui inclut Haïti dans sa zone de couverture, reçoit un bref appel du bureau de Port-au-Prince. Au bout du fil, un journaliste parle d’une catastrophe effroyable. Puis la communication est coupée. Pendant des heures, le bureau à l’AFP à Port-au-Prince ne répond plus.

Le photographe professionnel Daniel Morel est dans la rue de la capitale haïtienne quand survient le cataclysme. Il se met à prendre des images du drame. Dans la soirée, il parvient à en diffuser une vingtaine en haute définition sur Twitpic, un site de partage sur les réseaux sociaux. « Je voulais que le monde voie ce qui se passait en Haïti », expliquera-t-il plus tard devant le tribunal. Il cherche aussi, par ce moyen, à trouver un acheteur pour ses photos. 

Au même moment à Washington, Vincent Amalvy, le responsable photo de l’AFP pour l’Amérique du Nord, essaye sans relâche de joindre le photographe de l’agence à Port-au-Prince, Tony Bélizaire (on apprendra par la suite que sa maison s’est effondrée), et d’autres collaborateurs. En vain.


Des journalistes dans les rues de Port-au-Prince, le 26 janvier 2010 (AFP / Fred Dufour)

Des journalistes dans les rues de Port-au-Prince, le 26 janvier 2010 (AFP / Fred Dufour)


Il ratisse aussi la toile à la recherche des premières images de la catastrophe. C’est alors qu’il tombe sur des photos spectaculaires, sur le compte Twitpic d’un certain Lisandro Suero. Amalvy ignore que Suero est, en fait, un très jeune internaute de la République Dominicaine qui s’est approprié les photos de Daniel Morel et les a postées sur son propre compte et sous son nom.

Vincent Amalvy n’arrive pas à joindre Suero. A la rédaction de l’AFP Washington, la pression est extrêmement forte. Les communications avec Haïti sont toujours coupées. Les clients réclament des informations et des images mais celles-ci manquent cruellement. L’AFP commet alors l’erreur qui sera à l’origine de «l’affaire Morel»: elle utilise huit photos qu’elle croit prises par Lisandro Suero et, de sa propre initiative, les diffuse aux clients de l’agence avec le crédit : « AFP / Lisandro Suero ».

En ce début 2010, Twitter est encore loin d’avoir la force qu’il a aujourd’hui. Les règles internes d’utilisation des réseaux sociaux  à l’AFP existent déjà mais manquent de précisions. Beaucoup de journalistes n’ont qu’une idée floue du droit d’auteur sur Twitter, Facebook ou autres. Vincent Amalvy croit avoir affaire à des images prises par un amateur. « Cela ressemblait à une bouteille à la mer. Quelqu’un envoyait des photos sans restriction, en haute définition. C’est une erreur mais au début, je pense que c’est un amateur et je crois que c’est  quelqu’un qui veut témoigner », explique-t-il.

Il n’a pas le sentiment de « voler » ces images. Il est persuadé que le photographe, une fois contacté, acceptera de les vendre à l’AFP a posteriori. A l’époque, c’est une pratique relativement courante, à l’AFP comme dans d’autres grands médias.

Le lendemain, les éditeurs du desk photo à Paris s’aperçoivent de la supercherie de Suero. L’erreur de crédit est corrigée, et le nom de Daniel Morel est apposé sur les photos. Mais le mal est fait: les images ont déjà été utilisées, sous le nom de Lisandro Suero, en une de nombreux journaux. L’AFP essaye de contacter Morel pour lui proposer de lui payer les photos publiées, mais le photographe ne répond pas aux emails. Finalement, il annonce avoir trouvé un accord exclusif avec l’agence Corbis. L’AFP retire alors les photos de sa banque de données et en informe ses clients. Morel attaque l’AFP et en justice. Toutes les tentatives de conciliation échoueront.

L’AFP a tiré les leçons de l’affaire Morel. Des règles rédactionnelles strictes ont été édictées pour adapter les pratiques de l’agence à la prolifération des informations publiées sur les réseaux sociaux. Pendant le séisme et le tsunami au Japon en 2011, pendant le tremblement de terre en Nouvelle-Zélande la même année, pendant la récente tornade meurtrière aux Etats-Unis, ou encore depuis le début de la guerre en Syrie, l’AFP a récupéré de nombreuses images postées par les amateurs sur les réseaux sociaux, devenus des vecteurs incontournables de l’information. A chaque fois, des procédures rigoureuses sont appliquées au préalable pour s’assurer du consentement de l’auteur, pour vérifier l’authenticité du matériel qu’il expose au public, et pour le rémunérer.


Extrait de la version 2012 du guide d'utilisation des réseaux sociaux destiné aux journalistes de l'AFP.

Extrait de l'édition 2012 du guide d'utilisation des réseaux sociaux destiné aux journalistes de l'AFP.


Francis Kohn est le directeur de la photo de l'AFP.