Médecin, soldat et photographe


Par Roland de COURSON





Ete 1916: dans la Somme, des soldats allemands creusent des tombes en prévision de la bataille à venir (AFP / Frantz Adam)

Ete 1916: dans la Somme, des soldats allemands creusent des tombes en prévision de la bataille à venir (AFP / Frantz Adam)


PARIS – Eté 1916. Près d’un hôpital de campagne dans la Somme, des prisonniers allemands creusent des tombes en prévision des combats qui approchent. Tout autour, les soldats français les regardent avec nonchalance préparer ces sépultures qui, d’ici quelques jours, seront peut-être les leurs.

Etrange scène… Ici, les captifs savent désormais qu’ils auront la vie sauve, contrairement à ceux qui les observent. Le cliché est l’œuvre de Frantz Adam, médecin militaire et photographe amateur.

Durant toute la première guerre mondiale, ce psychiatre affecté au 23ème régiment d’infanterie photographie la vie quotidienne dans les tranchées. Mobilisé à 28 ans, il se retrouve sur tous les grands théâtres d’opérations: Vosges et Hartmannswillerkopf en 1915, Somme et Verdun en 1916, Chemin des Dames en 1917, libération de la Belgique, entrée en Alsace et occupation de la Rhénanie en 1918.


Novembre 1916 en Argonne: un soldat pose derrière une guirlande de dix gros rats qu'il a réussi à tuer (AFP / Frantz Adam)

Novembre 1916 en Argonne: un soldat pose derrière une guirlande de dix gros rats qu'il a réussi à tuer (AFP / Frantz Adam)


Quelque 500 images ont été retrouvées en 2005 par un petit-neveu par alliance de Frantz Adam, Arnaud Bouteloup, numérisées et confiées à l’AFP qui en assure désormais l’exploitation via sa banque de données ImageForum. Un total de 147 d’entre elles ont été rassemblées dans le livre « Ce que j’ai vu de la Grande Guerre » (La Découverte – AFP). Elles témoignent des souffrances endurées par les soldats mais aussi de la camaraderie qui les aidait à y faire face.

Au début du conflit, la section photographique de l’armée n’existe pas encore en France (elle ne sera créée qu’au printemps 1915). Les photoreporters de la presse, eux, ont interdiction de travailler au front. Alors que l’Allemagne maîtrise déjà parfaitement la photo de propagande, la guerre côté français est totalement privée d’images officielles ou professionnelles.


Dans une tranchée du front des Vosges, en janvier 1915 (AFP / Frantz Adam)

Dans une tranchée du front des Vosges, en janvier 1915 (AFP / Frantz Adam)


Un vide que vont rapidement combler les photographes amateurs. Ceux-ci vont proliférer grâce à une invention toute récente: l’appareil photo portatif. Le plus courant est le Kodak Vest Pocket, un appareil à soufflet et à pellicule souple. En principe, les «poilus» n’ont pas le droit de prendre des photos. Mais dans les faits, cette pratique est tolérée par la hiérarchie militaire, comme le prouvent les nombreuses photos de remises de décorations ou d’autres cérémonies sur le front.


23 septembre 1917: à Chépy, dans la Somme, le général en chef Philippe Pétain passe en revue le 42e régiment d'infanterie (AFP / Frantz Adam)

23 septembre 1917: à Chépy, dans la Somme, le général en chef Philippe Pétain passe en revue le 42e régiment d'infanterie (AFP / Frantz Adam)


Les photographes amateurs vont assouvir la soif d’images que manifeste l’arrière. Les journaux paient cher les photos de guerre. C’est le début d’une forme de « journalisme participatif ».

Mais en dehors de deux images vendues à la revue L’Illustration, Frantz Adam ne cherche pas à publier son travail. Il ne participe pas aux concours organisés par la presse. Ses images, rassemblées dans 23 enveloppes et transmises à ses descendants, sont restées jusqu’à ce jour inédites. Elles se rapprochent du « journalisme citoyen » de notre époque dans le sens où c’est un soldat lui-même qui photographie la guerre. Mais elles s’en démarquent par l’absence de volonté de publier, donc se plier aux canons de la photographie de guerre.


Champ de bataille de la Somme, 13 septembre 1916: le crâne momifié d'un soldat allemand ressort du terrain bouleversé par l'offensive (AFP / Frantz Adam)

Somme, septembre 1916: le crâne momifié d'un soldat allemand ressort du terrain bouleversé par l'offensive (AFP / Frantz Adam)


«Au final, les photographes amateurs sur le front se pliaient aux exigences de ceux qui achetaient les photos : le spectaculaire, la propagande, en occultant les morts français», explique Alain Navarro, journaliste à l’AFP et auteur de la postface du livre. «Frantz Adam, lui, est quelqu’un qui cherche à montrer, à documenter la guerre. Il ne poursuit aucun but de propagande. On trouve chez lui une palette extrêmement vaste des représentations de la guerre qui n’esquive pas les interrogations qu’on peut se faire, et qu’avaient probablement les gens à l’époque. A savoir : faire la guerre, c’est quoi ? C’est ce qui rend ses photos exceptionnelles».

Amateur, Frantz Adam n’en est pas moins doué d’un solide sens photographique. «Adam produisait beaucoup de photos, avec des codes probablement inconscients», poursuit Alain Navarro. «Certaines de ses images ressemblent à des photos impressionnistes. Comme celle où l’on voit des Australiens en train de se baigner. On sent qu’Adam avait une vision picturale dans le mouvement, dans la lumière, dans la composition. Cette vision était-elle consciente ou pas? Difficile de savoir».


Belgique, mai 1918: des soldats australiens au repos (AFP / Frantz Adam)

Belgique, mai 1918: des soldats australiens au repos (AFP / Frantz Adam)


"Ce que j'ai vu de la Grande Guerre", par Frantz Adam. Photographies présentées par André Loez, postface d'Alain Navarro. AFP / La Découverte (200 pages, 29,90 euros). Disponible en libraire ainsi que sur Amazon et sur Fnac.com