Par Jacques LHUILLERY







Le chef d'orchestre Seiji Ozawa le 8 avril, pendant une interview avec l'AFP à la résidence de l'ambassadeur de France à Tokyo (photo: AFP / Yoshikazu Tsuno)
AFP / Yoshikazu Tsuno

TOKYO - Le hasard et l'obstination font parfois bien les choses. Le 3 avril, le grand chef d'orchestre Seiji Ozawa donne une petite conférence de presse à Tokyo pour annoncer qu'il avait vaincu son cancer de l'oesophage et allait bientôt reprendre le pupitre au Japon. On couvre, comme il se doit. Une dépêche part en anglais et en français. Mais, un peu plus tard je découvre dans le "dopesheet" (le script descriptif du tournage) de notre vidéaste Antoine que le maestro compte aussi retourner prochainement en Europe. Et, aïe! ça ne figurait pas dans notre copie.

Du coup je demande à Harumi Ozawa, la journaliste du bureau qui avait couvert le point de presse et n'a aucun lien de parenté avec le musicien, de reprendre contact avec les agents d'Ozawa pour savoir où, quand, etc. Jusqu'au soir, pas de réponse.

Le lendemain, je lui demande de rappeler. Et là: badaboum! Elle se rue dans mon bureau avec un grand sourire: Seiji Ozawa nous accorde une interview exclusive. Sugoï! (super) Rendez-vous est pris pour le 8 avril.



Mais où diable faire ça? Le bureau de l'AFP est certes tout ce qu'il y a de correct, mais on se dit qu'il faudrait un plus bel écrin pour cette rencontre. Et là, Harumi me dit: "il y a un piano dans le grand salon de l'ambassadeur de France".

Bonne idée mais... Bon, je tente quand même le coup.

J'appelle l'ambassadeur, Christian Masset. Et, non sans l'avoir prévenu du caractère peut-être incongru de ma demande, je lui dis: "Monsieur l'ambassadeur, est-ce que vous me prêtez votre maison quelques heures lundi après-midi?". Effet de surprise garanti.

Un silence bref mais lourd plus tard: "effectivement c'est une demande bizarre. ça dépend pourquoi", me dit M. Masset. Comme au départ j'avais ménagé mon petit suspense, je ne le fais pas plus lanterner et... c'est oui immédiatement.

Instruction est donnée de nous laisser entrer le 8. Nous avons deux heures, car ensuite il faut céder la place à une réception de 90 personnes. 15H15: nous nous installons dans le grand salon qui donne sur un immense et superbe jardin au coeur du quartier Hiroo de Tokyo. Nous: c'est Antoine Bouthier pour la vidéo, Harumi Ozawa, Yoshikazu Tsuno, notre chef photo, et moi.


Le chef d'orchestre Seiji Ozawa pendant une interview avec l'AFP dans la résidence de l'ambassadeur de France à Tokyo, le 8 avril 2013 (photo: AFP / Yoshikazu Tsuno)
AFP / Yoshikazu Tsuno

15H30: dans l'encadrement de la porte vitrée de la résidence de France, apparaît une petite silhouette bleue en contrejour. Sous une casquette à visière, une tignasse grise fou-fou. Pantalon de jogging, parka bleue, et baskets. On est loin d'une "soirée Ferrero Rocher". Difficile de s'imaginer que c'est un des plus grands chefs d'orchestre du monde qui s'avance à petits pas vifs.

Je n'ai pas d'autre mot: il est léger, guilleret, même pendant l'inévitable rituel des "meishi", les cartes de visite, une incontournable cérémonie racontée avec verve et tant d'humour par Albert Londres dans "Mourir pour Shanghai" en 1922.

Lui n'en a pas. Evidémment. Forcément. Son visage suffit, avec ses petits yeux noirs tout en passion et ses sourcils broussailleux en accent circonflexe qui lui donneraient presque parfois un petit air d'Aznavour.

Je le remercie de nous avoir accordé... mais non, mais non! c'est lui qui nous remercie d'avoir accepté de le rencontrer. Et de raconter qu'il s'est aperçu que lors de sa conférence de presse, il avait un peu glissé trop vite sur l'annonce de son retour prochain en Europe, et plus loin peut-être l'an prochain. Du coup quand nous l'avons recontacté, il a sauté sur l'occasion.


Le chef d'orchestre Seiji Ozawa joue du piano dans le salon de l'ambassadeur de France à Tokyo, le 8 avril 2013 (photo: AFP / Yoshikazu Tsuno)
AFP / Yoshikazu Tsuno

Comme s'il entrait sur scène, il insiste pour se changer avant cet entretien exclusif avec l'AFP: tenue noire stricte mais décontractée, qu'un assistant tient soigneusement suspendue dans une housse de voyage.

Nous sommes en demi-cercle devant lui, sec comme un pied de vigne, un peu impressionnés je dois dire, moi en tout cas. Lui s'assied devant le piano dont il effleure les touches, admire le parc qui s'essaye au printemps, et nous entraîne dans un tourbillon de vie retrouvée, de projets, de noms qui tintent à mes oreilles : Ravel, Tchaïkovsky, Herbert von Karajan, le Philharmonique de Berlin, Brahms, Georg Solti, Berlioz. Et Ozawa nous embarque pour un voyage d'une heure comme lui avait embarqué il y a un demi-siècle sur un cargo en partance, avec juste un drapeau japonais et un scooter. Direction l'Europe et sa musique.

Pour comprendre la musique classique européenne, il faut, dit-il, "aller là-bas, pour la ressentir".

Paris, Boston, Berlin, Vienne: dans sa bouche et ses yeux pétillants, les noms de villes et d'autant d'orchestres se bousculent. Les souvenirs aussi.

Souvenir comique d'Herbert von Karajan quand le maestro allemand et lui, en tant que "chef invité" du Philharmonique de Berlin, mettaient au point le programme par téléphone: "mon anglais n'est pas bon mais on le comprend, alors que le sien était terrible", se souvient-il en imitant des grognements dans le combiné. "What? what, Maestro?".


Seiji Ozawa pendant une conférence de presse à l'Opéra Garnier, à Paris, en novembre 1983 (photo: AFP)

Seiji Ozawa pendant une conférence de presse à l'Opéra Garnier, à Paris, en novembre 1983 (photo: AFP)


Souvenir encore, installé devant ce clavier inondé de soleil: il voulait être pianiste, mais la passion du rugby a brisé ses rêves vers 14-15 ans: deux doigts cassés. Les index sont effectivement déformés au niveau de la première phalange. "Alors mon maître Hideo Saito m'a dit: pourquoi ne fais-tu pas de la direction d'orchestre? Je n'y avais jamais pensé". Il plaquera tout de même quelques accords. Comme une nostalgie.

Nostalgie aussi de tous ces endroits où Ozawa voudrait retourner l'an prochain et où il se sait attendu: "Je n'ai pas encore de plans précis. Je vais reprendre doucement. J'aimerais aussi retourner à Boston, j'y ai passé 29 ans".

"Avant la maladie, j'avais des plans pour Toronto, mon premier orchestre au Canada, et puis San Francisco où j'étais directeur musical avant Boston. Alors je voudrais bien retrouver ces orchestres, doucement. Ca veut dire qu'il faut que je vive vieux (rires). Je vais essayer".

Pour l'instant, la première "escale" sera la Suisse, où il a fondé une académie internationale. Après, on verra...

Et puis la France peut-être, dont il aime beaucoup les musiciens ("ils apprennent vite") et quelques grandes figures comme Charles Münch, "le beau Charles" dit-il, auquel il a succédé à la tête du Boston. "Il était le plus souvent grognon, les sourcils froncés, mais il suffisait qu'il esquisse un sourire et le son de l'orchestre changeait complètement". "J'étais absolument gaga !".


Seiji Ozawa et le violoncelliste Mstislav Rostropovic pendant la répétition d'un concert de bienfaisance à Tokyo, en février 2000 (photo: AFP / Kazuhiro Nogi)
AFP / Kazuhiro Nogi

Une rencontre qui allait changer sa vie. "Je suis allé le voir, et lui ai dit que je voulais apprendre avec lui. "Venez à Tanglewood (Boston). Je suis arrivé en 1960. Je n'étais jamais allé aux Etats-Unis". Il dirigera le Boston pendant 29 ans.

"J'adorerais revenir en France, retrouver ses orchestres, le National, celui de l'Opéra. J'ai beaucoup d'amis là-bas".

Une pensée au passage pour "son ami" Henri Dutilleux qui composa spécialement pour lui.

J'ose une question bateau, qu'on a dû lui poser un millier de fois: que reste-t-il de japonais, d'asiatique en lui après un demi-siècle de «bourlingue musicale» loin du pays du Soleil Levant?

Tout, apparemment. "Il y a des arbres partout dans le monde, des cerisiers à Washington, eh bien il n'y a rien comme les cerisiers en fleurs du Japon. Tout est dans l'atmosphère, le ressenti".

Les minutes s'égrènent, la magie est toujours opérante, mais vient le temps de se quitter. Ozawa (Seiji) échange quelques mots avec Ozawa (Harumi). Il retourne se changer, revisse sa casquette et réapparaît enfoui dans son ample parka bleue et nous quittons la résidence à pied vers une grande avenue.

Je marche à côté d'Ozawa. Un léger vent fait s'envoler les derniers pétales des cerisiers. Il a raison! "Tout est dans l'atmosphère, le ressenti".


Seiji Ozawa pendant une répétition à Nagoya, en juillet 2006 (photo: AFP / Jiji Press)
AFP / Jiji Press