par Patrick Fort





Le 10 décembre, la rébellion Séléka, coalition de plusieurs mouvements, lance une offensive dans le nord de la Centrafrique. Après avoir pris la ville de Ndélé, le mouvement s'étend pour finalement voir la rébellion arriver aux portes de Bangui et signer les accords de paix de Libreville, le 11 janvier.

L’envoyé spécial de l’AFP, Patrick Fort, était en vacances de Noël au sud-ouest du Gabon lorsque sa rédaction en chef a décidé de l’envoyer à Bangui couvrir l’événement. Voici son parcours pour se rendre, non pas à Bangui mais à l’aéroport de Douala, au Cameroun, à 1.500 km de son lieu de vacances. Un road-movie instructif, qui rappelle qu'en Afrique, journaliste est parfois synonyme de routard, et requiert des compétences multiples.

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AFP/Xavier Bourgois

J'étais donc en famille à Noël au sud-ouest du Gabon, à Loango, un site au milieu de la nature. Le Séléka avait lancé son offensive depuis une dizaine de jours, mais comme par le passé de nombreuses rébellions similaires avaient déjà eu lieu sans bouleverser le paysage, j’étais parti en vacances tout en gardant le téléphone ouvert…  On avait quand même pris un visa pour la Centrafrique au cas où...  Le problème, c'est que "le cas où" est arrivé. Le 25, la rébellion s'approchait de Bangui, et l'AFP a donc décidé que je devais aller dans la capitale centrafricaine le plus rapidement possible, c'est-à-dire prendre le vol Douala-Bangui du 27 à 18h00 (et donc être à Douala deux heures avant).

Vous avez bien lu "Douala-Bangui" et non "Libreville-Bangui".  Et les vols Libreville-Douala étant complets ou annulés, il fallait rallier Douala par la route. Soit environ 1.500 km, deux bons Paris-Marseille, sauf que là, il n'y pas de TGV et encore moins d'autoroute du sud...

Coincé à Loango, j'établis mon plan de bataille. Il me faut revenir à Libreville de toute urgence, soit trois heures de 4x4, trois heures de bateau et une heure d'avion (liaison peu fiable, retards, annulations) pour ensuite louer un taxi pour aller à Douala.

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google maps

Cependant, l'hôtelier me propose un plan B, à la fois plus sûr et moins long: rallier directement Lambaréné en pirogue en remontant l'Ogooué, le fleuve qu'avait remonté en son temps Savorgan de Brazza pensant que c'était le Congo (Eh non, c'est pas le Congo puisque c'est l'Ogooué...).

Ca coûte 660.000 CFA, soit 1.000 euros tout rond.

Je tire un trait sur les vacances et me voici parti avec femme et enfants en pirogue de "l'île aux gorilles" à 07h00 du matin, le 26, pour Lambarené. Arrivée prévue à 13h00. Le moteur est un 80 CV mais comme le fait remarquer un ami prophétique:  "En brousse, il vaut mieux avoir deux moteurs de 40 qu'un de 80..."

Gabon, pêcheurs Nigérians de la réserve d'Akanda.
AFP/Xavier Bourgois

Au Gabon, le mois de décembre entre normalement dans la "petite saison sèche". Selon les météorologues, il y a une "absence de pluviométrie". Bon, le chaud et le froid sont des notions relatives: ça dépend de tout un chacun. Ce qui est chaud pour l'un peut être froid pour l'autre. Mais, a priori, quand c'est sec, c'est sec pour tout le monde, et quand c'est mouillé, c'est mouillé.

Alors, là, le prochain météorologue que je vois, je lui fais manger ses thermomètres à moins qu'il m'explique le concept de pluie sèche...

Au bout d'une heure de pirogue, on se tape la bonne tempête équatoriale avec éclairs et tonnerre. Un des bateliers aménage un petit coin pour les enfants dans la soute à bagages et ils peuvent continuer à jouer à la DS. En revanche, les parents continuent eux à profiter de la pluie sèche qui trempe les vêtements. On se croirait en Bretagne... On se caille. Pour faire passer le temps, j'imagine les tortures que j'infligerais à un météorologue.

Au bout d'une vingtaine de minutes, la pluie s'arrête pour faire place à des nuages gris menaçants. Ca permet de sécher un peu les vêtements avant...  la prochaine averse qui ne tarde pas à arriver. Dans ma tête, j'augmente le niveau de sévices sur le météorologue.

On file toutefois bon train et je commence à me dire que le voyage se passe finalement bien quand "pout-pout-pout", le moteur rend l'âme. Les paroles de l'ami prophétique me reviennent aussitôt en mémoire: "En brousse, il vaut mieux avoir deux moteurs de 40 qu'un de 80...".  L'eau de pluie s'est infiltrée dans le réservoir, puis dans le moteur. Paradoxe, nous sommes arrêtés par la pluie mais nous sommes maintenant en plein cagnard. Dans ma tête, le météorologue réclame un peu de pitié. En vain...

Heureusement, les deux piroguiers connaissent leur affaire: ils se mettent à démonter le moteur et le réparent en une vingtaine de minutes. On arrive finalement à Lambaréné.

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AFP/Xavier Bourgois

A Lambaréné, Stéphane, un chauffeur de taxi clando que je connais et que j'avais contacté doit m'attendre avec tout le matériel: ordinateur, vêtements, gilet pare-balle, pognon etc... préparé par mon collègue, et nounou, Xavier Bourgois.

Mauvaise nouvelle, Stéphane est en retard, mais bonne nouvelle, il est honnête et ne s'est pas barré à Kinshasa ou Katmandou avec le matos de l'AFP.

Alors que nous avions décidé au téléphone qu'il me conduirait d'une traite jusqu'à Douala, il  m'explique qu'il n'a pas ses papiers et qu'il doit aller les chercher à la DGDI (Direction générale de l'immigration). Nous y allons pour apprendre que finalement, il faut plusieurs heures pour faire passer une voiture d'un côté à l'autre et que comme la frontière ferme entre 20h00 et 6h00 du matin, il est illusoire de rallier Douala avec lui. Qu'à cela ne tienne, allons donc à Bitam, à la frontière.

Stéphane m'apprend alors qu'il doit changer ses quatre pneus. Voilà qui m'énerve un peu, puisqu'il aurait pu le faire hier, avant-hier ou même ce matin tôt, mais non il choisit justement de le faire maintenant alors qu'il est déjà 14h00...  On change donc les pneus et nous voilà enfin partis pour Bitam... Euh non, pas tout à fait. Nous ne sommes pas encore partis de Lambaréné que je note une légère odeur de brûlé. Stéphane aussi. C'est le pneu avant gauche qui frotte contre la carrosserie. Les pneus achetés sont trop grands... On s'arrête à nouveau pour les changer.

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AFP/Xavier Bourgois

On n'a jamais que deux heures et demie de retard sur le programme... Nous partons, finalement, et à 17h00 on arrive à Ndjolé, "le meilleur coupé-coupé (de cabris) du pays", selon le président Ali Bongo et aussi selon moi. Je n'ai rien mangé depuis le matin. Un stop de dix minutes s'impose. On repart avant de passer devant une pancarte: "Route coupée sur 36 km à partir de 18h00 jusqu'à 05h00". Je suis furieux contre Stéphane. Si on ne peut pas passer, c'est foutu pour rallier Douala. Pourtant, il avance à 10 km/heure alors qu'il est 17h30. Je l'engueule.

On arrive à un des nombreux barrages de la gendarmerie. Pendant qu'ils contrôlent, ce qu'ont déjà fait 25 de leurs collègues, je leur parle de la route coupée à 18h00. Ils sont étonnés et finalement l'un d'eux rigole: "C'est le panneau à Ndjolé. Ils ne l'ont toujours pas enlevé. C'était depuis depuis. (En gabonais depuis depuis, veut dire il y a longtemps). L'année dernière je crois..."

Bon, j'ai engueulé Stéphane pour rien... Mais, c'est de la faute de la DDE gabonaise. Je plaide les circonstances atténuantes. On continue. Stéphane assure et on avale les kilomètres et les barrages, pour arriver à l'entrée de Bitam vers minuit. Le lendemain, départ de l’hôtel à 05h00 du matin.

Nous arrivons à un barrage de gendarmerie à cinq km de la frontière. Le gendarme:  "Vous êtes titulaire d'un passeport français, et à ce titre, vous devez être muni d'un visa de sortie pour être autorisé à quitter le territoire gabonais".

J'explose:  "Ecoutez monsieur. J'habite depuis cinq ans au Gabon. Les Français n'ont jamais eu à présenter un visa de sortie pour quitter le Gabon. Vous feriez mieux de réviser un peu vos textes. Et, il est hors de question que vous me demandiez quoi que ce soit. Donc, maintenant vous me laissez passer".

Le gendarme obtempère sans broncher. Stéphane est impressionné: "Tu l'as mouché. Tu lui as dit, tu lui as dit là!".

Une fois dans la voiture, je me dis que j'ai mal réagi. Il ne faut pas jamais s'énerver avec les forces de l'ordre. C'est contre-productif, ils ont l'impression que tu entres dans un bras de fer et se font un honneur de le gagner. Je me promets d'être patient, à l'avenir...

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AFP/Desirey Minkoh


Nous arrivons à la frontière. Le poste ouvre avec un peu de retard et le douanier m'indique qu'il n'a pas de tampon à apposer sur mon passeport, qu'il faut le faire viser à Bitam, et que le bureau n'ouvre qu'à 09h00. Je demande poliment à passer quand même. Il n'y voit pas d'inconvénient.  Je me rends ensuite à la DGDI. Là non plus, pas de problème. Je traverse le pont et me voici en territoire camerounais. Pas si compliqué, finalement. Un douanier m'attend dans une guérite. Conversation à la père Ubu:

- Où est votre cachet de sortie du Gabon?

- Je n'en ai pas. Il faut attendre 09h00 et je dois être à Douala à 14h00 pour prendre un avion vers Bangui (je préfère mentir à tout le monde sur l'heure de départ, pour avoir de la marge). Si j'attends 09h00, je rate l'avion.

- Oui, c'est vrai mais vous n'avez pas de tampon...

- Si vous mettez un tampon "entrée Cameroun" il y aura un tampon.

- Mais, on peut pas mettre une entrée au Cameroun sans une sortie du Gabon.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est comme ça.

- Je comprends que vous contrôliez ce qui entre chez vous mais quel intérêt pour le Cameroun d'avoir un tampon gabonais?

- Quand on entre dans un pays, on sort d'un autre. Si vous ne sortez pas, vous ne pouvez pas rentrer...

A cela, rien à redire.

- Alors je fais comment?

- Si une autorité gabonaise écrit, même au stylo, que vous sortez, c'est bon pour moi. S'il n'y pas de sortie, il n'y a pas d'entrée.

Je retourne un peu dépité au Gabon, avec l'idée que ça ne va pas marcher. Mais, ô surprise, ô miracle, le gars de la DGDI écoute mon histoire (Je suis journaliste, je dois prendre l'avion pour Bangui, je me suis tapé 12 heures de voyage) avec attention et accepte de signer, gracieusement, ma sortie du Gabon sur mon passeport. Merci, Yoppa-Davy (c'est son nom sur mon passeport). Car, non seulement tu es le seul à m'avoir vraiment rendu service mais en plus tu es le seul sur les 1.500 km de route et 36 heures de voyage à n'avoir rien demandé! Que ton nom soit gravé dans le marbre rose des fonctionnaires compétents et honnêtes, que ton patronyme soit cité en exemple aux générations futures de douaniers, gabelous, policiers, gendarmes et autres hommes en uniforme, de tous pays. Que ton salaire soit augmenté, que ton règne vienne.

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AFP/Max Hurdebourcq

 J'arrive à nouveau côté camerounais et dois ensuite trouver un taxi pour Douala. On me propose voiture et chauffeur  à 110.000 le trajet et 10.000 de prime pour le chauffeur, si j'arrive à temps. Si je rate l'avion je ne paierai rien. Mon chauffeur s'appelle Nestor et je lui dis:  Fonce Nestor! Mais, non, il ne fonce pas encore Nestor, car il faut que je m'enregistre à la Brigade routière...

Ensuite, on fait quelques kilomètres pour arriver à Ambam.

- On s'en fout d'Ambam, pourquoi tu t'arrêtes Nestor ?

- Il faut s'enregistrer à la gendarmerie.

- C'est obligatoire?

- Oui, sinon dans 20 km, on t'arrête et tu reviens ici. Et si c'est pas dans 20, c'est dans 40 ou 60...

Ok compris. Il y a la queue à la gendarmerie. La personne chargée des enregistrements n'arrive qu'à 07h30, m'informe un gendarme. On plaisante un peu, je lui raconte mon histoire et lui fais remarquer qu'avec trois enregistrements (douane, brigade routière, gendarmerie) on est loin du guichet unique...

En tout cas, moyennant une petite commission et au mépris de toutes les règles de politesse, je passe en premier dans le bureau, une fois celui-ci ouvert. Je sais, c'est lamentable. Moi-même, je ne supporte pas qu'on me grille dans une queue mais là c'est pour le bien de la cause, la mission de l'information...

A 07h35, nous sommes enfin +On the road again+. Nestor a beau bombarder, la moyenne reste faible:  des points communs entre le Cameroun et le Gabon, ce sont les contrôles. Il y en a tous les 10 ou 20 km. Toutefois, arrivés près de Mbalmayo, Nestor retarde dangereusement son freinage, au bout d'une ligne droite, et me glisse: "Ca freine plus! Il y a un problème. On ne peut pas continuer sans frein". Sur ce point, je suis d'accord... On s'arrête donc à Mbalmayo, dans une petite rue en terre où il y a plein de garagistes. L'un deux confirme qu'il y a une fuite dans le circuit. "Ce sera vite réparé", assure-t-il.

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AFP/Desirey Minkoh

Pendant ce temps, je m'aperçois que la batterie de mon téléphone est dans le rouge. Ce qui veut dire qu'il n'a pas chargé la nuit, alors que je l'avais branché et donc que le chargeur ne marche plus. Il  va falloir que je sorte d'urgence les numéros dont j'ai besoin. Le vendeur de téléphones de Mbalmayo me propose environ 250 modèles de chargeurs. Aucun qui corresponde au mien...

Je retourne à la voiture où Nestor me rassure. "C'est fini. Regarde, il remonte les pièces".

On repart. Il est 11h00. Le programme commence à être juste mais nous voila repartis. A peine quelques kilomètres plus loin, on se fait arrêter par un barrage commun gendarmerie/police.

Nestor, trop en confiance, fait remarquer au gendarme qu'il ne porte pas le badge de son unité et qu'il pourrait être un "coupeur de routes". Voilà qui énerve ledit gendarme qui découvre que notre véhicule n'est...  pas à jour de son contrôle technique.

Je laisse faire mais commence à être sceptique sur l'issue du combat qui s'engage. Le gendarme, appuyé par son collègue policier, a pris de l'assurance:

-  Tu viens m'insulter, ici, devant tout le monde. Et, tu n'es pas en règle. On va voir. On va te garder ici au trou. Et la voiture à la fourrière.

Au lieu de la jouer profil bas, Nestor la joue gros bras.

- Tu n'as pas ton insigne. A Ambam, il y avait des coupeurs de routes déguisés en gendarmes. Ici, c'est la démocratie. j'ai le droit de dire ce que je veux. Je ne t'ai pas insulté.

Les deux ont raison. Nestor n'a insulté personne mais la voiture n'est pas en règle et si j'attends que cette histoire passe devant la justice, le conflit en RCA sera terminé depuis longtemps. Je décide d'intervenir.

- Monsieur, je suis désolé. je présente mes excuses au nom du chauffeur mais je dois être à l'aéroport à 14h00...

- Prenez-vos affaires, je n'ai rien contre vous mais contre cet individu. Prenez le prochain taxi qui passe sur la route, vous êtes libre.

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AFP/Max Hurdebourcq

On est au milieu de la pampa, trouver un taxi qui fait le voyage avec une place vide me parait difficile. Et ils doivent tous aller vers Yaoundé, on va perdre un temps fou. Ce n'est pas que ce soit à la vie à la  mort avec Nestor, mais il vaudrait mieux pour lui comme pour moi de continuer ensemble. 

- Mais, monsieur, n'y-a-t-il pas moyen de s'arranger ? Trouver un taxi là... Les mots du chauffeur ont dépassé sa pensée, la voiture est en règle, elle appartient à un gendarme... C'est un peu idiot de se bagarrer pour une incompréhension...

 Je fais un long discours sur l'amitié entre les peuples, la solidarité entre gens en uniforme, la nécessité d'être au comptoir de la compagnie d'Asky à 14h00, sans oublier la fraternité entre Camerounais.

Le gendarme, qui adhère aux idéaux de solidarité, d'amitié et de fraternité, mais aussi à ceux de l'opportunisme et de la corruption, ouvre la porte: "D'accord mais vous payez cinq ou six jours de fourrière d'avance".

- C'est combien la journée de fourrière?

- 10.000...

En gros, il demande un bakchich de chez bakchich…  à 50-60.000 (100 euros).

Que faire ? Si on ne reprend pas rapidement la route, je vais rater l'avion. C'est là que Nestor lance:

- Monsieur Patrick, venez on va discuter dans la voiture.

Je me dis qu'il veut me faire une proposition de négociation. Je remonte dans la voiture.

- Fermez la portière, monsieur Patrick.

Là, je me dis qu'il ne veut pas que les flics entendent ce qu'on va se dire, mais je me trompe: il démarre aussitôt en trombe et lance la voiture à toute allure sur les routes, abandonnant ses papiers.

Première bonne nouvelle, je n'entends aucun coup de feu. Deuxième bonne nouvelle, je me retourne et ne vois personne à notre poursuite.

En revanche, malgré les cris de joie et les déclarations triomphantes de Nestor qui m'explique qu'il s'en fout de ses papiers, qu'il les récupèrera quand il veut, je me dis que les flics ont sans doute une radio ou un téléphone portable, et qu'on sera mal au prochain poste de contrôle.

Je me vois en train d'expliquer à la direction de l'AFP que je suis en garde à vue à Mbalmayo au Cameroun, et pas à Bangui. Et, j'imagine l'interrogatoire des pandores en train de se frotter les mains: "Refus d'obtempérer, délit de fuite, complicité d'insulte à agent, atteinte à l'image de la Nation, vous faites Fort, monsieur Fort. En plus, votre entrée sur le territoire n'est pas régulière".

Mais, les kilomètres passent, en même temps que j'attrape un torticolis à force de me retourner... Nous arrivons finalement dans la banlieue de Yaoundé pour ensuite prendre la direction de Douala. Sur la nationale entre les deux grandes villes, le trafic est tellement dense que je vois mal les gendarmes nous arrêter pour une histoire qui ne sent pas tellement la rose pour les autorités non plus. Toujours est-il que Nestor, qui est un sacré roublard, aperçoit deux gendarmes en train de faire du stop. Dans un but tout à fait désintéressé, il les invite à bord et se met à leur raconter notre histoire, chemin faisant.

De l'art de présenter les choses:

- On se fait arrêter par vos collègues. Mes papiers sont en règle et ils nous demandent 50.000, 100.000 F CFA juste parce qu'il y a notre collègue ici (moi) qui n'est pas du pays. Vous voyez l'image qu'ils donnent du Cameroun? C'est pas normal. Alors je suis parti. Bientôt, Nestor va raconter qu'il tentait de sauver des naufragés du Titanic.

L'axe Douala-Yaoundé présente la particularité de ne compter qu'une voie dans chaque sens et d'être particulièrement surchargé. Et les 200 km qui séparent les deux villes se terminent souvent au cimetière pour les passagers des innombrables taxi-bus qui tentent de battre des records de vitesse en doublant les centaines de camions qui les ralentissent. Il y a des morts tous les jours et les accidents ont aussi pour effet de ralentir le trafic... Résultat: on peut mettre deux heures la nuit mais cinq ou six le jour.

Il est midi passé et je suis désormais relativement optimiste au sujet de notre arrivée à Douala, même s'il y a parfois de gros ralentissements: ici un camion dans le fossé, un choc frontal entre un bus et un camion, là une voiture en panne...

Nestor pendant ce temps, revisite l'histoire:

- Et,là je lui dis qu'il n'a pas son insigne et il s'énerve...

Quelques minutes plus tard, Nestor a obtenu le consentement des deux auto-stoppeurs gendarmes, qui rivalisent pour critiquer leurs collègues. C'est là que le futé Nestor, lance:

- S'il y avait peut un être un problème de contrôle technique ou quelque chose dans ce genre, je ne dirais pas la vérité mais moi je ne mens jamais.

Sacré Nestor.

En tout cas, il est 14h30 quand nous arrivons au marché à quelques kilomètres à peine de l'aéroport de Douala à l'entrée de la ville. Nestor jubile:

- Patron, il est 14h30. Tu avais dit 14h00 mais c'est pareil. Ils vont t'attendre, ils te convoquent à l'avance. Tu vas l'avoir ton avion et moi ma prime.

Je le félicite et me félicite intérieurement d'avoir sciemment menti sur l'heure convocation... 

Mais, tout à coup en blaguant on s'aperçoit qu'on est bloqué dans un embouteillage sans avancer tandis que des voitures gouvernementales passent dans les deux sens. Un quart d"heure, une demi-heure... Il est 15h00 et on n'a pas bougé. Des voitures font demi-tour. Je commence à gueuler et Nestor fait aussi demi-tour pour avoir accès aux routes en terre adjacentes.

C'est une bonne idée mais il n'est pas le seul à l'avoir eue... On avance, mais parfois on reste bloqué cinq minutes. Le temps passe. Nestor s'énerve, il voit sa prime s'évaporer. Il procède à quelques dépassements en double file, à coups de klaxon. J'approuve. Il me dépose finalement à l'aéroport à 16h10. Je sors du taxi et file au comptoir de la compagnie Asky. Il est fermé ou plutôt il n'est pas encore ouvert. J'en profite pour demander à un serveur du bar voisin s'il peut me trouver un téléphone et un chargeur. Pas de problème.

Finalement, il n'y avait pas de raison de s'énerver. Il y avait, largement, au moins une heure de marge... 

Petit proverbe pour la route que les Africains répètent souvent à leurs amis européens: "Toi t'as une montre, moi j'ai le temps".

  

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AFP/Xavier Bourgois

PS :  J'ai rappelé Nestor, un mois plus tard à mon retour de Centrafrique pour voir s'il n'avait pas eu d'ennuis pour récupérer ses papiers. Réponse: "Pensez-vous Monsieur Patrick, aucun problème. »