Par Patrick BAZ





Des Irakiennes se prennent en photo dans un parc de la rue Abou Nuwas à Bagdad, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
AFP / Patrick Baz

BAGDAD – Je n’étais pas retourné à Bagdad depuis 2009. La différence m’a frappé dès l’atterrissage. Avant, pendant les années noires, l’appareil négociait son approche de la piste  en spirale au-dessus de l’aéroport, sans sortir de l’espace aérien sécurisé hors duquel il aurait risqué d’être abattu par un missile. Du coup, on avait toujours la tête qui penchait du même côté… Cette fois-ci, pour la première fois depuis des années, je suis arrivé de Beyrouth à bord d’un avion d’une compagnie régulière, qui a fait une approche classique, comme n’importe quel avion de ligne dans n’importe quel pays en paix.

Ma première visite à Bagdad remonte à 1998. C’était l’époque de Saddam, de l’embargo. J’ai aussi connu l’invasion américaine, en 2003, et les terribles années de violences qui ont suivi. Les Irakiens sont un peuple endurci. Au cours de mes visites, j’ai rarement vu un Irakien rire. Voilà pourquoi, lorsque je suis retourné sur place il y a quelques jours, j’ai été si surpris: en 2013, Bagdad a changé. Malgré la violence larvée qui continue à sévir, Bagdad rit, Bagdad sourit, Bagdad se promène, Bagdad dîne au restaurant, Bagdad fait la fête...


Dans une boîte de nuit de Bagdad, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
AFP / Patrick Baz

De mes débuts dans le photojournalisme, dans le Liban en pleine guerre civile, je garde en tête un reproche qu’on faisait souvent aux journalistes de l’époque: celui de ne raconter que la guerre. De ne montrer que les combats, les armes, les tragédies. De ne pas s’intéresser à la façon dont le commun des mortels réussissait à vivre au quotidien pendant ces événements. C’est un reproche qui reste d’actualité: beaucoup d’images qui sont prises de nos jours en Syrie, par exemple, ressemblent à s’y méprendre à celles que je prenais à Beyrouth dans les années quatre-vingt, même si le style a changé. Bien sûr, une photo de kalachnikov peut être belle, et même très belle. Mais il est rare qu’un photographe décide de montrer la «vraie vie» dans les pays en proie à un conflit. Les éditeurs photo disent que ce type d’image ne se «vend» pas bien, qu’elles sont banales, qu’il faut forcément une légende pour expliquer pourquoi les scènes que l’on voit sont exceptionnelles.

Depuis longtemps, j’ai envie de montrer autre chose que des scènes de guerre. J’étais revenu en Irak avec l’idée de retrouver les gens que j’avais photographiés il y a dix ans, pendant l’invasion américaine. Mais la tâche s’est vite révélée trop ardue. Alors, à la place, j’ai décidé de photographier la vie de tous les jours à Bagdad, la façon dont les gens se débrouillent pour travailler, se distraire, mener une existence normale en dépit des risques, des attentats et violences en tout genre qui continuent à frapper régulièrement la ville.


Dans le bar de l'Hôtel Palestine de Bagdad, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
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A Bagdad, les «T-walls», ces murs de béton érigés pour fortifier les bâtiments sensibles, sont toujours partout. La «zone verte», l’enclave  sécurisée qui héberge les services gouvernementaux et certaines ambassades occidentales, est toujours fermée au commun des mortels. On voit toujours autant de porte-flingues dans les rues. Les soldats américains, eux, ne sont plus en Irak. Mais ils y ont laissé leur influence : une façon de s’habiller, les fast-foods…  L’autre chose qui m’a frappé, c’est l’argent. Apparemment il y en a maintenant beaucoup dans cette ville. On voit dans les rues un nombre impressionnant de grosses voitures. Jamais je n’aurais imaginé voir un jour des Porsche circuler dans Bagdad... Mais ce qui a changé, c’est surtout l’ambiance.

En 2009, Bagdad était un coupe-gorge, le niveau d’insécurité y était effrayant. En 2013, les Bagdadis sont beaucoup plus décontractés. En 2009, il était presque impensable pour un reporter de mettre le nez dehors sans être escorté par un garde du corps armé. En 2013, je me promenais dans la rue à ma guise et je sortais la nuit. Je suis allé dans des bars, dans des restaurants, dans des cabarets. Ces derniers, à cause du couvre-feu encore en vigueur entre une heure et cinq heures du matin, fonctionnent en deux temps : il y a un premier service entre 21 heures et minuit. Puis les gens rentrent chez eux. A minuit et demie, c’est au tour des insomniaques d’arriver. C’est le deuxième service, qui dure jusqu’à la levée du couvre-feu à cinq heures…  Evidemment, Bagdad n’est pas l’Irak. Hors de la capitale, la situation est tout autre. Mais je ne connaissais pas Bagdad comme ça.


Une affiche montre des leaders religieux chiites sur la place Fardous de Bagdad, là où se dressait autrefois une statue géante du dictateur Saddam Hussein, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
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Les médias internationaux parlent beaucoup des tensions interconfessionnelles en Irak. Dans un sens, ces tensions sont palpables. J’ai été choqué par le nombre de drapeaux de l’imam chiite Hussein qui flottaient sur des véhicules des forces de sécurité et aux centaines de postes de contrôle. Les hommes en armes qui les tiennent sont habillés comme des Robocops. On sent qu’ils s’exhibent, qu’ils cherchent à montrer que les chiites, complètement mis à l’écart sous Saddam Hussein, sont désormais en position de force.

Mais dans la vie de tous les jours, ce n’est pas comme ça. Les gens se mélangent comme ils l’ont toujours fait. Ils veulent cohabiter en paix. Les sunnites peuvent se rendre sans risquer leur vie dans Sadr City, et les chiites peuvent faire pareil a Adhamiya. Ces deux quartiers étaient des fiefs de la résistance aux Américains. Le bureau de l’AFP est multiconfessionnel. Et puis prenez cette photo de mariage: ce couple-là est sunnite, mais celui qui était passé avant lui dans le studio était formé de religieux chiites endurcis, et le photographe qui immortalise toutes ces unions est kurde.


Des jeunes mariés posent dans un studio photographique à Bagdad, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
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Dans ce festival de la coiffure et du maquillage (photo ci-dessous), les participants chiites, sunnites et chrétiens partageaient leurs idées et leurs créations dans la bonne humeur et les éclats de rire.


Pendant un concours de coiffure et de maquillage à Bagdad, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
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Curieusement, le travail s’est considérablement compliqué pour les photographes en Irak. C’est devenu un cauchemar bureaucratique. Il faut montrer patte blanche partout, demander des autorisations pour tout. On ne sait jamais avec qui on parle. On ne sait jamais qui a autorité sur qui. Une autorisation de photographier émise par une autorité n’est pas reconnue par une autre. Pour faire des images sur les sites des attentats, les photographes irakiens de l’AFP utilisent des appareils de poche qu’ils cachent dans leurs pantalons afin de pouvoir traverser les cordons de sécurité.

Depuis l’arrestation du journaliste français Nadir Dendoune, accusé d’avoir photographié sans autorisation le QG des services de renseignement, les panneaux «interdiction de photographier» ont poussé comme des champignons près des barrages des forces de l’ordre. Plusieurs fois, face aux tracasseries administratives sans nom, j’ai fini par renoncer à utiliser mes appareils. Je me promenais dans la rue en prenant des photos avec mon téléphone portable. Là, miraculeusement, plus personne ne faisait attention à moi…


Des enfants irakiens s'amusent sur des canots pneumatiques dans un parc de la rue Abou Nuwas de Bagdad, en février 2013 (photo: AFP / Patrick Baz)
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