Par Stuart WILLIAMS





La façade du théâtre du Bolchoï, en octobre 2011 (photo: AFP / Yuri Kadobnov)
AFP / Yuri Kadobnov

MOSCOU – J’ai pris mes fonctions à Moscou par une grise journée de novembre. Les jours raccourcissaient désespérément vite et une pluie incessante battait les rues. Pour me remonter le moral pendant ces premières journées un peu glauques, je suis allé voir un ballet au théâtre du Bolchoï. Alors que l’ensemble entrait en scène et que la danseuse étoile, portée par ses collègues masculins, s’élevait dans les airs au son de la flamboyante «Symphonie en C» de Balanchine, je me suis dit que le ballet était quelque chose de bien beau, dans un monde parfois très laid.

Dans la Russie contemporaine, tout comme à l’époque soviétique, les danseurs sont bien plus que de simples artistes. Ce sont des trésors nationaux et des célébrités. Avant chaque première, ils sont interviewés sur les chaînes de télévision publiques et ils jouissent de l’adulation sans retenue d’un public fanatique. Zakharova, Alexandrova, Osipova… quand vous habitez en Russie, les noms de ces vedettes, et parfois leur vie privée, vous deviennent rapidement familiers.


La troupe du Bolchoï pendant une répétition de la Sérénade de Balanchine à Moscou, en décembre 201 (photo: AFP / Dmitry Kostyukov)
AFP / Dmitry Kostyukov

C’est pourquoi l’agression brutale du directeur artistique du ballet du Bolchoï Sergueï Filine, attaqué par un inconnu encagoulé qui lui a projeté de l’acide dans les yeux, est devenue une affaire nationale qui a effaré le pays. Filine, 42 ans, est l’enfant chéri du ballet russe, un ancien danseur particulièrement brillant arrivé à la tête du Bolchoï au terme d’une ascension fulgurante.

Bien sûr, nul n’ignore que quelque chose, dans ce théâtre, ne tourne pas rond. A chaque fois que je passe près du bâtiment, je suis abordé par une meute de vendeurs à la sauvette qui me proposent, à prix défiant toute concurrence, des billets pour n’importe quel spectacle. La provenance de ces billets est un mystère mais une chose est sûre : ils n’ont pas été achetés au guichet. Il n’est également plus un secret que des individus sont payés pour crier «bravo» aux moments critiques pendant les représentations, afin de chauffer l’atmosphère.

Les intrigues, les rumeurs, n’ont pas diminué en intensité depuis l’époque soviétique, quand les défections à l’Ouest ou les ragots évoquant des aventures sexuelles entre danseurs et dignitaires du régime défrayaient la chronique. L’année dernière, le couple le plus en vue du ballet ruse, Natalia Osipova et Ivan Vassiliev, en ont eu assez : ils sont partis avec armes et bagages au théâtre Mikhaïlovsky de Saint-Pétersbourg, dont la scène est moitié moins vaste que celle du Bolchoï et dont le prestige international est également bien moindre.


Le directeur artistique du Bolchoï Sergueï Filine à sa sortie d'hôpital à Moscou, le 4 février 2013 (photo: AFP)
AFP

L’agression de Filine a été le point de départ d’un incroyable psychodrame. Alors même que le danseur subissait des interventions chirurgicales pour lui sauver la vue et réparer les dégâts sur son visage, les services de communication du Bolchoï, qui ne sont déjà pas particulièrement timides en temps normal, ont frisé la surchauffe. Un point de presse a été organisé pour lancer des accusations: oui, l’attaque est bien liée à un conflit interne au théâtre et oui, nous pensons savoir qui se trouve derrière, même si nous ne livrerons aucun nom en public. A la stupéfaction générale, une chaîne russe a même réussi à enregistrer des propos tenus par Filine sur son lit d’hôpital. Bien qu’ayant le visage recouvert de bandages, il parlait clairement et révélait qu’il avait été harcelé pendant des mois. La plus grande vedette du Bolchoï, la danseuse étoile Svetlana Zakharova, une célébrité nationale qui fut même un temps député, a fondu en larmes à la télévision en rendant hommage à son directeur, ancien partenaire de ballet et ami.
Les insinuations en tout genre ont attisé la frénésie médiatique. Dans une interview à un tabloïde russe massivement lu, Filine a révélé qu’il vivait une véritable guerre depuis des mois. L’attention s’est portée sur le danseur du Bolchoï Nikolaï Tsiskaridze, qui avait publiquement rompu avec Filine quelques mois plus tôt. Habitué des médias, Tsiskaridze est un des danseurs les plus en vue en Russie et n’a pas sa langue dans sa poche. Mais il a nié toute implication dans l’agression.


Sergueï Filine et Galina Stepanenko dans le Lac des cygnes de Tchaïkovsky en février 2001 (photo: AFP / Alexander Nemenov)
AFP / Alexander Nemenov

Une «enquête» à sensations diffusée sur NTV, la chaîne pro-Kremlin, a montré Filine sur son lit d’hôpital déclarant qu’il pardonnait à ses agresseurs mais, sans surprise, a omis de livrer le moindre élément nouveau sur le contexte de l’attaque. Les médias russes, rompus à l’art ne pas marcher sur les pieds de trop de gens à la fois, sont fascinés par l’histoire mais il ne faut pas compter sur eux pour s’aventurer trop loin sur le chemin de la vérité. Jusqu’où ira l’enquête? A ce stade, impossible de le savoir. Il semblerait qu’une atmosphère très, très déplaisante ait régné à l’intérieur du Bolchoï depuis des années. Rares sont ceux qui ont osé s’attaquer au problème.

Coïncidence, l’agression de Filine est survenue le même jour que la mort par balles, dans un règlement de comptes, d’un parrain de la mafia surnommé «Grand-père Hassan». L’assassinat s’est déroulé en plein jour, dans la rue où j’habite. Le crime cadre parfaitement avec les clichés que tout le monde a en tête concernant la mafia russe: Grand-père Hassan a été abattu par un tireur d’élite depuis le sommet d’un immeuble environnant, alors qu’il sortait de son restaurant préféré dans le centre de Moscou. On aurait pu penser que le monde de la danse était épargné par ce type d’événement, mais ce n’est pas le cas. Malgré tout, de façon étonnante, le spectacle a continué. Moins d’une semaine après l’attaque, Zakharova était de retour sur scène pour tenir, avec héroïsme, le premier rôle dans le ballet classique «La Bayardère», devant les caméras de la télévision russe.


Svetlana Zakharova pendant un gala à New York en octobre 2012 (photo: AFP / Timothy A. Clary)
AFP / Timothy A. Clary

Le mot «bolchoï», en russe, veut tout simplement dire «grand». Les représentations flamboyantes, spectaculaires, ont été sa marque de fabrique pendant tout l’après-guerre. D’immenses sauts à travers les airs, des danses d’ensemble palpitantes, un lyrisme à couper le souffle: c’est tout cela, le Bolchoï. Bien sûr, ceux qui pensaient encore que le monde du ballet, et le Bolchoï en particulier, était à l’abri de la corruption du monde moderne ont vu leur angélisme cruellement douché. Peu de temps après l’attaque au vitriol contre Filine, il est apparu que la danseuse vedette du Bolchoï Svetlana Lunkina, qui avait mystérieusement disparu de la scène depuis des mois, avait quitté la Russie six mois plus tôt après avoir reçu des menaces.

Désormais, il est difficile pour moi d’admirer les élégantes arabesques et les fouettés tournoyants sans repenser à l’acide s’abattant sur les yeux de Filine et au fait qu’il y a quelque chose de pourri au cœur du Bolchoï. La diffusion télévisée de «La Bayardère» a été, pour les danseurs du Bolchoï, une riposte. Ils ont mis au défi quiconque de dire que leur art ne reste pas sublime. Quoiqu’il en soit, le Bolchoï n’est pas la seule compagnie de ballet en Russie. Son éternel rival, le théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, semble regarder de haut toute cette affaire.

Ces dernières années, j’ai été enchanté de ce que j’ai vu non seulement sur la scène magique du Mariinsky mais aussi au Mikhaïlovsky en pleine renaissance, ou encore au théâtre Stanislavsky de Moscou qui a marqué le coup en 2012 en engageant la jeune méga-vedette Sergueï Polunine après son départ du Royal Ballet de Londres. Sans parler du ballet de Perm, qui bien que loin dans l’Oural est une des compagnies phares de Russie. Voir l’incroyable couple Vassiliev-Osipova repousser les limites de la danse classique (il saute si haut ! il tourne si vite !) dans un Mikhaïlovsky plein à craquer reste une de mes expériences les plus mémorables en Russie. Dehors, à l’heure où j’écris, il fait -15 degrés et la dure et parfois dangereuse réalité russe est bien là. Mais le ballet peut encore être quelque chose de beau, et même de très beau, dans un monde affreux.


La troupe du Bolchoï pendant une représentation de La Belle au bois dormant de Tchaïkovsky en novembre 2011 (photo: AFP / Natalia Kolesnikova)
AFP / Natalia Kolesnikova