Par Sasa DJORDJEVIC





Bratislav Jovanociv à l'entrée de la tombe qui lui sert de domicile à Nis, en janvier 2013 (photo: AFP / Sasa Djordjevic)
AFP / Sasa Djordjevic

NIŠ (Serbie) – Début janvier, je tombe sur un reportage sur une chaîne de télévision locale et je n’en crois pas mes yeux : c’est l’histoire de deux hommes qui vivent à l’intérieur de tombes, dans un cimetière à Niš, à 200 km au sud de Belgrade. Le reportage n’est pas réalisé de façon très professionnelle et beaucoup d’éléments manquent. Je décide d’aller faire un tour.

Je sais que les deux hommes habitent dans un vieux cimetière municipal, à moitié abandonné et où les visiteurs sont rares. Je les cherche pendant deux jours, sans succès. Finalement, le troisième jour, j’aperçois un homme qui marche entre les tombes. Je l’aborde. Il se trouve qu’il connaît bien les personnes que je cherche. Il leur apporte de la nourriture de temps en temps. Il me guide jusqu’à leur «quartier» et nous attendons qu’ils rentrent «à la maison». Au bout d’une heure, les deux locataires des tombes apparaissent.

Je m’étais attendu à ce qu’ils soient en haillons. Mais ils sont vêtus proprement, avec de vieux habits probablement récupérés quelque part. Ils portent des sacs remplis de restes trouvés dans des poubelles et un paquet de café. Nous commençons à bavarder, et je me rends compte avec surprise qu’il ne s’agit pas de clochards à la dérive ou d’individus à l’esprit dérangé comme je l’avais imaginé. Tous deux ont pris le temps de réfléchir à leur vie et à leur étrange situation.


Bratislav Jovanovic (à droite) et Aleksandar Dejic à l'intérieur d'une tombe du cimetière de Nis, le 10 janvier 2013 (photo: AFP / Sasa Djordjevic)
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Au bout d’une heure de conversation, je leur dis que je souhaite réaliser un reportage photo dont ils seront les sujets. Ils acceptent. Rendez-vous est pris pour le lendemain.
Bratislav Stojkovic, 40 ans, habite le cimetière depuis quinze ans. Il me raconte qu’il a terminé ses études secondaires avec une spécialisation dans le bâtiment. Mais quelques mois avant la fin des cours, son père meurt et sa maison est détruite par un incendie. Il semble encore profondément traumatisé par ces événements. Il obtient son diplôme, mais ne trouve pas de travail. Les temps sont durs. La Yougoslavie émerge du communisme. Bientôt, une guerre sanglante ravagera les Balkans et la Serbie sera frappée pendant des années par les sanctions internationales.

Après avoir rompu avec les proches qui l’hébergent, Bratislav commence à vivre dans la rue. Deux ans de souffrances, à subir le harcèlement et les vexations de la police, des citoyens «ordinaires» et même des autres SDF.

Et puis, un jour, en entendant parler du vieux cimetière municipal laissé à l’abandon, il a une idée. Il se met à chercher une tombe dans laquelle habiter, et tombe sur Aleksandar Dejic, qui vit déjà de cette façon depuis trois ans. Les deux hommes deviennent rapidement amis.


Bratislav Jovanovic (à droite) et Aleksandar Dejic à l'intérieur d'une tombe du cimetière de Nis, le 10 janvier 2013 (photo: AFP / Sasa Djordjevic)
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Aleksandar, 53 ans, habite dans le cimetière depuis maintenant vingt ans. C’est son père, également SDF, qui l’avait amené ici et ils vivaient ensemble. Un jour, Dejic senior est tombé malade. Son fils a appelé l’ambulance depuis une maison voisine mais trop tard: le vieil homme meurt avant d’arriver à l’hôpital. Il repose désormais dans ce même cimetière.

Aleksandar vit dans une tombe entourée d’un mur de briques. La tombe de Bratislav est plus petite, et partiellement endommagée. Dedans, il y a encore un cercueil avec un mort à l’intérieur. Aleksandar dit que ça ne le dérange pas. Mais il a quand même recouvert le cercueil pour ne pas le voir en permanence.

Les deux hommes disent «vivre en paix» dans leurs logements funéraires. Les visiteurs sont très rares dans le cimetière. Personne ne les dérange. Il fait plus chaud dans la tombe qu’à l’extérieur. C’est important, pendant les rudes mois d’hiver.

Bien qu’ils soient d’accord pour se faire prendre en photo, le début du reportage est un peu tendu. C’est un moment un peu bizarre.

Bratislav est dans «sa» tombe quand je décide de descendre avec lui pour le photographier. Il me regarde, surpris. «Tu oses venir ici?» demande-t-il, comme s’il s’attendait à ce que descendre dans son univers m’effraie ou me dégoûte. Je lui réponds que les quelques minutes que je passerai avec lui six pieds sous terre ne sont rien par rapport à toutes les années qu’il a passé enterré là.


Aleksandar Dejic, 50 ans, dort à l'intérieur de la tombe qui lui sert de domicile dans le cimetière de Nis (photo: AFP / Sasa Djordjevic)
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Ni Bratislav, ni Aleksandar n’ont jamais travaillé. Faute d’adresse digne de ce nom et de papiers d’identité, ils ne perçoivent aucune allocation des services sociaux. Ils survivent en fouillant dans les poubelles, à la recherche de restes de nourriture et d’habits mis au rebut. Ils ne mendient pas dans les rues, et prennent des douches aux bains publics. Les habitants des maisons autour du cimetière les aident en leur offrant des aliments, des vêtements et parfois un peu d’argent.

Un ancien SDF du nom de Vlada, qui habite maintenant un foyer d’accueil, leur donne aussi un coup de main de temps en temps. L’été, il travaille dans des chantiers ou des exploitations agricoles et leur fait cadeau d’une petite partie de son salaire. Les trois hommes se réunissent de temps en temps dans le cimetière. Ils prennent le café tout en bavardant autour d’un feu.

Bratislav et Aleksandar pensent être les seules personnes à avoir jamais habité dans ce cimetière. Ils n’ont pas de famille, pas de proches. Ils dépendent l’un de l’autre.

Mais ils espèrent encore un avenir meilleur. Leur rêve, disent-ils, est de trouver un appartement avec l’aide des services sociaux ou de la municipalité, afin de pouvoir bénéficier de l’aide publique. Ils ont essayé à de nombreuses reprises, mais ont toujours échoué.

Pendant que je travaillais, je ne pensais qu’à une chose : prendre les photos les plus «vraies» possibles. J’ai passé cinq heures dans le cimetière. Absorbé par la recherche d’angles, de détails, d’expressions faciales, j’en suis venu à oublier l’endroit où je me trouvais. En sortant de là, je n’avais plus qu’un souhait: que mes photos aident ces deux hommes. Qu’elles atteignent ceux qui sont en position de réaliser leur rêve d’un endroit chaud où habiter.


Bratislav Jovanovic, dans la tombe qui lui sert de domicile dans le vieux cimetière de Nis (photo: AFP / Sasa Djordjevic)
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