Par Rupam JAIN NAIR






Manifestation anti-viol à New Delhi, le 2 janvier 2013 (photo: AFP / Raveendran)
AFP / Raveendran

NEW DELHI – Le juge qui dirige le procès des cinq hommes accusés d’avoir violé et tué à coups de barre de fer une étudiante de 23 ans dans un bus à New Delhi en décembre a imposé un black-out total aux médias. Il a interdit aux avocats de la défense de parler aux journalistes et les accusés comparaissent à huis-clos. Alors que le flot des informations s’est tari, c’est donc peut-être le moment de prendre du recul, après ce qui a sans doute été le mois le plus intense de ma carrière, et de réfléchir sur les difficultés de cette affaire et sur son impact à long terme sur le journalisme en Inde.

Dans un pays où, en moyenne, il se produit une agression sexuelle contre une femme toutes les vingt minutes (un chiffre qui ne prend en compte que les faits signalés aux autorités), les circonstances particulièrement horribles de ce fait-divers l’ont transformé en traumatisme national. La jeune femme, qui rentrait du cinéma avec son compagnon, a été violée à plusieurs reprises, agressée sexuellement avec une barre de fer, puis jetée à moitié nue hors du bus. Elle est décédée treize jours plus tard dans un hôpital de Singapour, où elle avait été transférée après trois interventions chirurgicales et un arrêt cardiaque en Inde.


Mémorial improvisé pour la jeune femme violée et tuée dans un bus en décembre 2012 à New Delhi (photo: AFP / Raveendran)
AFP / Raveendran

Des milliers de femmes sont descendues dans les rues de New Delhi pour demander plus de sécurité et une meilleure prise en compte des violences faites aux femmes par la police et la justice, réputées laxistes dans une société encore largement dominée par les hommes. De nombreux Indiens réclament un jugement expéditif et la peine de mort pour les coupables. Les prévenus comparaissent en général plusieurs mois après les faits mais, dans ce cas particulier, la procédure a été accélérée.

L’affaire a jeté un coup de projecteur sur une terrible réalité : celle des violences infligées à des milliers de femmes partout dans le pays. New Delhi est considérée comme la ville la plus dangereuse d'Inde pour ce qui est des viols, qui ont augmenté de 23% en 2012 par rapport à 2011. Pendant des semaines, l’affaire a fait la une des médias en Inde et à l’étranger.

Mais qu’en est-il des 71 autres femmes qui, le même jour en Inde, ont également subi une agression sexuelle?


'Pendez les violeurs' dit une pancarte pendant une manifestation à Ahmedabad, le 30 décembre 2012 (photo: AFP / Sam Panthaky)
AFP / Sam Panthaky

Comme beaucoup de reporters, j’avoue me sentir coupable d’avoir ignoré tous ces autres cas. Dans le passé, nous tous, journalistes indiens, avons omis de nous intéresser de près au taux véritablement effrayant de viols et d’agressions sexuelles dont sont victimes les femmes dans ce pays.

Avant que cette terrible histoire ne survienne, les journalistes ici ne consacraient au mieux qu’un ou deux paragraphes aux affaires de viol. Nous nous justifiions en disant : «des femmes sont violées chaque jour. Nous ne pouvons pas parler de toutes. En quoi ce cas précis fait-il la différence?»

Même maintenant, nous continuons à ne pas faire état de tous les cas d’agressions sexuelles qui surviennent en Inde. C’est tout simplement impossible. Mais depuis le viol collectif du 16 décembre, la grande majorité des journalistes semblent déterminés à ce que les choses ne redeviennent pas comme avant. Les histoires de viol, associées à l’indifférence des autorités à l’égard des victimes, sont peut-être désagréables à entendre. Mais de nos jours il n’est plus question de les ignorer.

Les veillées et les manifestations commencent à se faire plus rares. Mais nous, journalistes, continuons à ressentir une sorte de devoir : continuer à trouver des moyens d’informer notre pays et le monde sur la réalité et sur les racines du problème du viol en Inde.


Les violeurs d'une étudiante à New Delhi sont brûlés en effigie lors d'une manifestation le 30 décembre 2012 (photo: AFP / Andrew Caballero-Reynolds)
AFP / Andrew Caballero-Reynolds

La loi sur les agressions sexuelles interdit aux médias de dévoiler l’identité d’une victime de viol – dans ce cas précis, une étudiante en kinésithérapie très aimée par ses proches. Dans un pays où «l’honneur familial» reste une question extrêmement sensible, l’existence d’une telle loi peut se comprendre et part certainement d’une bonne intention. Mais après avoir parlé à plusieurs reprises au père de la victime et au garçon qui l’accompagnait le soir de l’attaque, je ne suis pas convaincue que le fait de bâillonner la couverture médiatique d’un tel événement soit dans l’intérêt de la justice et de la société.

«Les articles sur la mort de ma fille sont de moins en moins nombreux dans les journaux », m’a dit le père il y a quelques jours, quand je lui ai rendu visite dans la modeste maison où il habite avec sa femme dans la banlieue de Delhi, et qu’il m’a montré la chambre encore remplie des habits et des livres de la jeune femme. « S’il vous plaît, continuez à écrire des choses sur ma fille », m’a supplié la mère. «Si les journalistes arrêtent d’écrire, les accusés ne seront pas pendus ».

Je leur ai promis de continuer à couvrir tous les aspects de l’affaire. Mais après l’ordonnance du juge imposant le silence aux médias, je ne sais pas si c’est une promesse que je pourrai tenir.


Manifestation à New Delhi après l'incinération de l'étudiante de 23 ans violée et assassinée dans un bus, le 30 décembre 2012 (photo: AFP / Andrew Cabellero-Reynolds)
AFP / Andrew Cabellero-Reynolds