Par Jacques LHUILLERY





Un lutteur de sumo lors d'une exhibition au sanctuaire Yasukuni de Tokyo, le 6 avril 2012 (photo: AFP / Richard A. Brooks)
AFP / Richard A. Brooks

TOKYO - Le Japon se dépeuple (-200.000 personnes l'an dernier), d'accord. Le Japon vieillit, certes. Mais le Japon grossit: ah bon!?

Après de longues années en Afrique et au Proche Orient, entre loukoum et atiéké, entre fallafel bien gras et kedjénous noyés de sauce, bref dans des contrées où les rondeurs sont souvent bien vues (à tous les sens du terme), le Japon est bien le dernier pays auquel j'aurais pensé pour un programme anti-obésité. Car, tenez-vous bien, depuis 2008 l'obésité est illégale au pays du Soleil Levant. Vous avez bien lu.

Ne dites pas gros, dites métabo


Et ça ne s'invente pas: cette disposition, connue sous le surnom de "loi métabo" (pour "syndrome métabolique", le nom officiel de l'obésité au Japon) a été votée par... la Diète, le parlement japonais!

Bref, depuis quatre ans la chasse à la bouée et aux poignées d'amour est ouverte! Metabo est carrément devenu un mot du vocabulaire courant qui se décline: "bouhouuu, je suis métabooo!". On ne dit pas de quelqu'un qu'il est gros, mais qu'il est métabo.

Etant plutôt du genre à user mes costumes comme ma voiture jusqu’à la corde, je n'ai pas encore eu l'occasion de me risquer dans un magasin de vêtements au Japon. Même si on ne peut pas me confondre avec un célèbre acteur russo-belge, qui s’est notamment illustré dans le rôle d’un Gaulois pas franchement mince, je fais quand même mon poids pour 1,85 mètre. Pas complexé, mais un peu jaloux tout de même: car, quand je sors dans des izakayas, ces sympathiques auberges japonaises, avec des amis du cru, ils ont un sacré coup de baguettes, lèvent bien le coude, et pourtant ils restent minces comme des coucous.


Sur la terrasse d'un grand magasin de Tokyo pendant les congés de la 'Golden Week", le 3 mai 2009 (photo: AFP / Yoshikazu Tsuno)
AFP / Yoshikazu Tsuno

Tenez! Prenez par exemple mon copain Taro. La cinquantaine élégante. Beaucoup par chez nous envieraient sa ligne. Eh bien il y a quelques mois il a tout de même reçu un email lui annonçant que son tour de taille était de 86 cm. Pour un petit centimètre, il est théoriquement "hors la loi". Car au Japon, pays des sumos et de l'obésité déifiée, la "loi métabo" fixe une limite pour les hommes et les femmes depuis quatre ans.

Toutes les entreprises et administrations sont théoriquement tenues de mesurer le tour de taille de leurs employés entre 40 ans et 74 ans lors de la visite médicale annuelle: la limite officielle est de 85 centimètres pour les messieurs, 90 pour ces dames.

Dans le message qu'il a reçu, Taro s'est vu gratifié de quelques conseils: faites du sport, ayez une alimentation équilibrée, surveillez votre poids, etc. Et gare s'il ne gagne pas un cran de ceinture avant la prochaine visite.


Pression sur les bourrelets


Bien sûr, on ne va pas en prison pour quelques bourrelets. La pression est surtout sur les entreprises: l'objectif recherché par les autorités est qu'elles réduisent, sous peine d'amendes, le nombre d'employés en surpoids de 10% en quatre ans (2012) et de 25% en 2015.

Il semble toutefois depuis peu que "l'épreuve de la ceinture" ne soit plus le critère absolu. Un responsable du ministère de la santé a indiqué qu’on discutait actuellement de nouvelles normes, car un rapport d'experts a récemment démontré que le rapport entre le tour de taille et les maladies cardio-vasculaires n'était pas aussi évident que ça.


Un vice-ministre de la Santé, Keizo Takemi, se soumet à l'épreuve du tour de taille dans son bureau à Tokyo le 4 juin 2007 (photo: AFP / Jiji Press)
AFP / Jiji Press

Exemple : un rapport publié il y a un an par la très sérieuse Société Japonaise d'étude sur l'obésité (Jasso) est arrivé à la conclusion qu’une femme avec un tour de taille supérieur à 80 cm, donc 10 centimètres sous la norme,  et un indice de masse corporelle (IMC, rapport entre la taille et le poids) inférieur à 25, la limite au-delà de laquelle on est classé en surpoids, pourrait malgré tout être considérée comme trop grasse. Allez comprendre ce charabia.

En revanche ces données-là sont plus parlantes : selon une étude du ministère de la santé, l'obésité serait nettement en hausse dans l'archipel depuis une quinzaine d'années, particulièrement chez les jeunes hommes. En 1997 on estimait que 23,3% des Japonais de 20 ans et plus étaient en surpoids, dix ans plus tard en 2007 le pourcentage a grimpé à 30,4%. En revanche, la tendance est inverse pour ces dames: 20,2% en 2007 contre 20,9% dix ans plus tôt. Pour les 60-70 ans, le taux n'a pratiquement pas varié, autour de 30%.

Mais bon, selon l'Organisation mondiale de la santé, les Japonais restent tout de même avec les Coréens l'un des peuples les moins gros du monde. J’aurais tendance à le croire rien qu’en me baladant dans les rues depuis six mois. Ici, il est encore rare de croiser ou de se retourner sur des gros, disons des vraiment gros. Aux USA, c’est le torticoli assuré.

"Si une telle loi existait aux Etats-unis, il n'y aurait pas assez de prisons", explose de rire un Américain de passage à Tokyo, lui-même plutôt bien en chair. Un véritable "outlaw" de la bedaine selon la loi japonaise.


Page d'information du ministère japonais de la Santé sur le 'metabo'.

"Ici c'est plutôt le genre fil à voile", s'amuse un Européen qui, lui, avoue, un peu complexé, que depuis qu'il habite au Japon il aurait plutôt tendance à rentrer le ventre.   Un peu comme dans cette fameuse scène de "La lettre Pelican", le thriller d'Alan J. Pakula: un agent fédéral en peignoir de bain vient de raccrocher, tout chose, avec Julia Roberts qui lui a donné un rendez-vous. Il se regarde de face, et de profil en bombant le torse devant une glace dans sa chambre d'hôtel... juste avant de se faire descendre.

Mais je m'égare, revenons… à nos gloutons, qui font la joie et les affaires des publicitaires, des cliniques privées et de certaines industries spécialisées.


Influence américaine


Le Docteur Hiroyuki Hayashi a par exemple toutes les raisons du monde de se réjouir des courbes qui s’arrondissent et donc des siennes (budgétaires) qui montent : il dirige une élégante clinique "anti-metabo" depuis 2005 dans le quartier branché de Shibuya, à Tokyo. Tous les mois il reçoit 600 clients, surtout des femmes. "Oui, le surpoids gagne du terrain" et selon lui, ça a commencé juste après la guerre, sous l'occupation des Américains qui ont importé avec eux leurs habitudes alimentaires: hamburgers, T-bone, et une célèbre boisson gazeuse et sucrée.

Comme par hasard c'est à Okinawa, l'île du sud du Japon qui abrite une gigantesque base américaine, que l'on trouve le plus de gros.

En tout cas le Dr Hayashi n'est pas convaincu par la loi "anti-metabo": "pour moi c'est un échec, car elle n'est pas efficace. Selon des chiffres du ministère de la santé, 52,19 millions de personnes entre 40 et 74 ans devraient faire les examens annuels, mais seulement 43,3 % l'ont fait, soit 22,6 millions. Sur ce nombre, un peu plus de 4 millions de personnes sont au-delà des limites et donc concernées par les recommandations écrites. Mais seulement 12,3% de ces personnes sont allées jusqu'au bout de cette feuille de route médicale".


Dans un McDonald de Tokyo, en avril 2006 (photo: AFP / Toshifumi Kitamura)
AFP / Toshifumi Kitamura

Mais comment expliquer que malgré les quantités de nourriture qu’ils absorbent, les soirées arrosées de salé et de bière pression, malgré aussi les distributeurs de sodas et boissons sucrées à tous les coins de rue, la plupart des Japonais restent encore en majorité sinon filiformes, du moins minces?

Essayez, après avoir absorbé de nombreuses succulentes petites choses en entrée, dont des "tempuras" bien gras arrosés d'une ou deux bonnes "nama biru" (bière pression) de vous attaquer ensuite à un chanko nabé, une sorte de pot-au-feu gigantesque que l'on vous sert dans des restaurants pour sumos, avec du saké glacé servi dans des sections de bambous! Et pour finir, une bonne ration d’udon, les pâtes japonaises, avec éventuellement du shochu (sorte de whisky local) histoire de se déglacer le palais. Vous m’en direz des nouvelles.


Poisson, riz et thé vert


Moi qui vous écris, je n'en mène... pas large, mais je me maintiens. Et bien que ne souffrant pas d'une surcharge pondérale qui ferait de moi un patapouf disgrâcieux, il m’arrive de ne pas arriver à suivre les autres convives.

Bon, bref, pourquoi malgré ça le Nippon moyen tient-il plus de la limande que de la Vénus Hottentote ou d’un tableau de Botero? D’après un diététicien, les Japonais consomment énormément de poisson et de riz, peu riches en matières grasses, beaucoup de thé vert qui aide à brûler les graisses et le fait même de manger de petites quantités à la fois avec des baguettes, au lieu d'enfourner de grosses fourchetées, ralentit la vitesse d'absorption et facilite la destruction des graisses.


Dans un restaurant de 'gyudon' (plat consistant en un bol de riz sur lequel sont posées des tranches de boeuf grillé) à Tokyo en septembre 2006 (photo: AFP / Yoshikazu Tsuno)
AFP / Yoshikazu Tsuno

Ce qui est sûr c'est que le surpoids et l'obésité sont aujourd'hui un créneau commercial juteux. Sur les chaînes de téléachat, il ne se passe pas une heure sans des publi-reportages vantant tel appareil révolutionnaire pour faire disparaître de disgrâcieux bourrelets aux femmes, tel autre pour donner aux messieurs une magnifique "tablette de chocolat" au lieu des "abdos Kronenbourg".

Dans des spots, on voit des femmes glapir de joie en groupe, en lançant des "oooooooooh" gutturaux et des "sugoiiiiii!!" stridents (super !!!) dès que l'une d'elle montre qu'elle a perdu son ventre, la preuve par le pantalon qui baille à la taille. Et que je te touche, et que je tâte, l'air émerveillé.

Dans ces pubs un tantinet ridicules, des femmes vont jusqu'à mesurer... leur tour de mollet! Et si jamais elles ont gagné un centimètre, attendez-vous à une salve de couinements suraigus de satisfaction.

Ruée sur la tomate


N’oublions pas tous les incontournables appareils de tortures bizarroïdes qui vous font remuer ci, bouger ça, qui vous masse ailleurs, vous envoie des décharges, etc… Et puis, pour garder la ligne et la forme: le cachet qui transforme le papy cacochyme en marathonien du dimanche.

Il y a enfin ces pubs qui vous proposent LE comprimé miracle, à base de plantes, de coquillages, ou tout simplement de tomates. Car en février dernier une équipe de l'université de Kyoto a établi que les tomates contenaient des substances utiles contre les troubles métaboliques et les lipides. Depuis, c'est la ruée.


Page d'information du ministère de la Santé japonais sur le metabo.

Bref c'est la pêche au gros. Dans les innombrables taxis de Tokyo on trouve aussi dans des pochettes fixées au dossier des sièges avant de petites brochures explicites sur le mode "avant-après" pour vanter telle ou telle clinique anti-métabo, surtout celle du bon Dr Hayashi.

A la DS Clinic, pour perdre dix kilos en trois mois, il faut débourser 500.000 yen, environ 5.000 euros, soit 500 euros du kilo! Et pas question de faire un prix de gros.

Les Japonais  sont suffisamment éduqués ou indifférents pour ignorer leurs compatriotes atteints de surcharge pondérale. Mais dans l'intimité, ce n'est peut-être pas forcément la même chose.

"Je hais mon gros mari !"


"J'ai 50 ans, mon mari 54. Et plus ça va plus je hais mon gros mari, je me sens déprimée. Il fait plus de 100 kilos, déteste faire de l'exercice. Je sais qu'il travaille dur pour la famille, mais quand il a du temps libre, il passe sa journée devant la télé et il boit", témoignait il y a quelques mois Madame A, dans le courrier des lecteurs du Yomiuri Shimbun.

La réponse de la chroniqueuse maison fut pour le moins amusante: "votre mari ne se plaint pas quand vous sortez toute seule, vous devriez le remercier, et puis avec une telle corpulence, ça peut dissuader les voleurs de visiter votre maison".

Pas bête … tout bien pesé.


Un homme prend le soleil dans un parc de Tokyo le 1er août 2007 (photo: AFP / Kazuhiro Nogi)
AFP / Kazuhiro Nogi