Par Ian TIMBERLAKE






Le barrage de Roseires, sur le Nil Bleu (photo: AFP / Ebrahim Hamid)
AFP / Ebrahim Hamid

KHARTOUM – En ouvrant le dossier de presse officiel, j’avais immédiatement remarqué quelque chose d’inhabituel : une carte d’embarquement de compagnie aérienne.
Voilà qui sortait de l’ordinaire au Soudan, un pays où un journaliste doit obtenir la permission des services de sécurité de l’Etat avant d’effectuer le moindre déplacement. D’autant plus que la carte d’embarquement en question était celle d’un vol pour l’Etat du Nil Bleu, théâtre d’une violente rébellion contre le gouvernement de Khartoum.

Egalement dans le dossier de presse se trouvait mon accréditation officielle pour assister à l’événement-phare du 1er janvier 2013, jour anniversaire de l’indépendance du Soudan en 1956 : l’inauguration du barrage rénové et agrandi de Roseires, près de la frontière éthiopienne.

Carte d'embarquement pour l'Etat du Nil Bleu (photo: AFP / Ian Timberlake)

Tout cela provenait de la DIU, l’agence chargée de superviser la construction du barrage. Un organisme gouvernemental dont l’efficacité tranche de façon étrange avec le chaos et la lenteur quotidiens auquel les autres administrations soudanaises nous ont habitués. A l’inverse de la plupart des autres invitations, lancées dans des coups de fil passés à la dernière minute, celle-ci avait été formulée longtemps à l’avance et, une semaine avant la date, un responsable de l’Agence m’avait téléphoné courtoisement pour me demander de confirmer ma venue.

Pour moi, ce voyage organisé constituait une occasion en or d’avoir un aperçu, même superficiel, d’un Etat dévasté par des années de guerre et de malnutrition et dont l’accès est normalement interdit aux étrangers.

Les travaux de rénovation du barrage, construit en 1966, ont duré quatre ans et coûté 460 millions de dollars. Ils ont été réalisés par des entreprises chinoises et financés par les pays arabes. Le barrage a gagné dix mètres de hauteur et doublé sa capacité, au prix du déplacement de 20.000 familles. Le gouvernement soudanais espère que les richesses qu’il produira en termes d’énergie et d’irrigation contribueront à rétablir l’économie nationale, exsangue après la partition du pays en 2011.


Une des brochures de promotion du barrage sur le Nil Bleu (photo: AFP / Ian Timberlake)

Mais à quelques dizaines de kilomètres au sud du barrage, les combats font rage entre les troupes gouvernementales et la branche Nord du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM-N), les ex-rebelles sudistes. Le même mouvement insurgé est également actif dans l’Etat voisin du Sud-Kordofan. Khartoum doit aussi faire face depuis une décennie à un soulèvement au Darfour, et de très vives tensions persistent avec son nouveau voisin, le Soudan du Sud. Pour couronner le tout, le gouvernement a affirmé récemment avoir déjoué une tentative de coup d’Etat.

Pour résumer, il n’y a jamais beaucoup de bonnes nouvelles au Soudan. L’inauguration du barrage offrait aux autorités une rare occasion de se pavaner.

Et pour cela, la DIU a décidé de ne pas lésiner sur les moyens.

Le jour venu, parmi les passagers du Boeing 737 affrété pour l’occasion figurent des diplomates, quelques journalistes, deux prêtres coptes barbus, des membres des forces armées en grand uniforme et d’autres dignitaires en costume ou en jalabiya traditionnelle. Chacun s’est vu affubler d’une casquette de baseball à l’effigie de la DIU. Dans la salle d’embarquement, un buffet garni de petits pains, de sandwiches triangulaires et de jus de fruits en boîte permet aux passagers de se sustenter pendant les quelques minutes d’attente avant le départ.


Le barrage de Roseires expliqué aux enfants (photo: AFP / Ian Timberlake)

L’avion met le cap sur le sud-est, en longeant le Nil Bleu. Le vol ne dure que cinquante minutes. Assez toutefois pour que l’équipage nous serve un repas complet avec fromage, beignets, poulet, pommes de terre, hot-dogs et pâtisseries.

Un soleil aveuglant se reflète sur les eaux du lac artificiel de Roseires avant l’atterrissage sur le petit aéroport d’Ed Damazin, la capitale de l’Etat. Impossible de ne pas être frappé, d’emblée, par la forte présence militaire. Deux hélicoptères d’attaque sont stationnés sur l’herbe qui borde la piste, entourés de tentes et de camions de l’armée. Les visiteurs sont conduits à bord d’autobus ornés de portraits du président Omar el-Béchir. Sur les sièges nous attendent une épaisse pile de brochures et de magazines haut de gamme, et même une bande dessinée pour enfants (image ci-dessus), qui expliquent en long et en large le projet de barrage. Ceux qui auraient raté le message écrit peuvent toujours se rattraper en regardant le film diffusé sur le moniteur vidéo disposé dans l’autocar.

Des policiers armés de fusils sont postés à quelques mètres les uns des autres tout le long de la courte route menant au site du barrage, lequel est protégé par une base d’artillerie. Des milliers d’habitants de la région ont quitté leurs huttes de chaume et de terre cuite pour converger vers le chantier en suivant deux flux différents, dans une sorte de mouvement chorégraphique involontaire qui me fait inévitablement penser à la rencontre entre le Nil Bleu et le Nil Blanc...



Dans une tribune spécialement construite pour l’occasion, des centaines de dignitaires s’empiffrent de dates, de petits pains, de noix et de gâteaux qu’ils piochent dans des boîtes à repas décorées avec des photos du barrage.

Discours des responsables des travaux, des donateurs et des membres du gouvernement. Et voici venue l’heure du clou du spectacle : Béchir.

Le président fait son entrée en autobus. Vêtu d’un costume couleur olive sans cravate, il se dirige presque en dansant sur le podium en agitant sa canne traditionnelle, un préliminaire habituel lors de ses apparitions publiques. La foule l’acclame en agitant des drapeaux et en dansant, tandis qu'un immense arc d'eau surgit à travers le barrage recouvert du drapeau soudanais.


Le président Omar el-Béchir (au centre) fait son entrée lors de l'inauguration du barrage de Roseires (photo: AFP / Ebrahim Hamid)
AFP / Ebrahim Hamid

«Si Dieu le veut, le Nil Bleu sera débarrassé des rebelles», lance Béchir pendant qu’une machine noie la scène sous une pluie de petits bouts de guirlande. «Les enfants du Nil Bleu sont ceux qui bénéficieront le plus du barrage».

Le grand show terminé, il ne nous reste plus qu’à regagner Khartoum. Mais pas avant un arrêt devant une tente transformée en salle de banquet. Encore une avalanche de viandes, de fruits, de petits pains... Et puis, dans l’avion du retour, c’est l’heure des sandwiches au thon et au fromage accompagnés de beignets, notre cinquième repas ce jour-là.

Selon l’organisation Human Rights Watch, certaines familles de l’Etat du Nil Bleu déplacées à cause du conflit n’ont mangé en moyenne, l’an dernier, qu’un repas tous les cinq jours.


Une réfugiée de l'Etat du Nil Bleu cuisine pour sa famille dans le camp de Yusuf Batil, au Soudan du Sud, en juin 2012 (photo: AFP / Giulio Petrocco)
AFP / Giulio Petrocco

Ian Timberlake est le correspondant de l'AFP à Khartoum depuis 2011.