Par Marianne BARRIAUX






Cisternino, Italie, 11 décembre 2012 (photo: AFP / Giuseppe Cacace)
AFP / Giuseppe Cacace

PARIS – Des nuages noirs s’amoncèlent au crépuscule dans le ciel de Cisternino. Cette bourgade de la région des Pouilles, dans le sud de l’Italie, était un des quelques endroits du monde qui, pour d’obscures raisons, étaient supposés être épargnés par «la fin du monde» ce 21 décembre.

«Quand je suis arrivé un matin, début décembre, il n’y avait personne dans les rues», raconte l’auteur de cette image, le photographe Giuseppe Cacace. «Il faisait froid. Le vent soufflait. Je me suis dit que j’étais arrivé trop tard: l’apocalypse avait déjà frappé. Avant de repartir, au coucher du soleil, j’ai vu tout à coup des nuages menaçants arriver au-dessus de la ville. Des pigeons s’envolaient dans l’air glacé entre les vieilles statues de pierre. J’ai eu de la chance : c’était une parfaite atmosphère de jugement dernier».


Cisternino, Italie, 11 décembre 2012 (photo: AFP / Giuseppe Cacace)
AFP / Giuseppe Cacace

Giuseppe Cacace n’est que l’un des nombreux journalistes de l’AFP à s’être mobilisés pour couvrir «le jour de la fin du monde», que ce soit pour suivre l’afflux (ou plus exactement l’absence d’afflux) d’illuminés dans les lieux censés survivre à l’apocalypse, les prophéties et initiatives farfelues en tout genre ou, plus sérieusement, pour expliquer la réelle signification du changement d’ère dans le calendrier maya en Amérique centrale et au Mexique.

«Quand le sujet a émergé dans les discussions au sein de la rédaction, il a d’abord suscité un grand éclat de rire», explique Hervé Rouach, adjoint au rédacteur en chef central de l’AFP. «Puis des railleries sur le mode : "il faut bétonner les avant-papiers (ces dépêches de présentation d’un événement que l’agence a coutume de publier) puisque le jour même on ne sera plus là". Mais à y regarder de plus près, cette date du 21 décembre contenait beaucoup des ingrédients qui attirent l’attention des lecteurs et sont donc de nature à intéresser les clients abonnés de l’AFP».


Des gendarmes patrouillent à Bugarach, dans le sud de la France, le 20 décembre (photo: AFP / Eric Cabanis)
AFP / Eric Cabanis

Il y a bien sûr les endroits supposément protégés de l’apocalypse, en premier lieu le petit village de Bugarach, dans le sud de la France, théâtre d’un phénomène médiatique auto-entretenu. Vendredi 21 décembre, Bugarach était cerné par les gendarmes et envahi par 244 journalistes accrédités (pour 196 habitants) bien en peine de dénicher le moindre «illuminé» à interviewer.

«Les habitants du village sont terrés chez eux, ils sont absolument exaspérés», témoigne Emmy Varley, la journaliste du bureau de l’AFP à Toulouse envoyée sur place avec un photographe et un vidéaste non. «On ne peut pas leur parler. Déjà, on est bien contents qu’ils ne nous aient pas jeté des pierres».


Un reporter vidéo filme le pic de Bugarach, le 18 décembre 2012 (photo: AFP / Eric Cabanis)
AFP / Eric Cabanis

«J’ai l’impression de participer à une espèce de cirque que j’ai moi-même contribué à mettre en place, avec les autres médias», poursuit la journaliste. En 2010, après avoir lu un entrefilet dans un journal local dans lequel le maire de Bugarach s’inquiétait d’un afflux d’illuminés en décembre 2012, Emmy Varley s’était rendue sur place pour réaliser un reportage qui avait largement contribué à la célébrité mondiale du petit village des Corbières, une région riche en légendes médiévales.

«Le maire ne s’attendait pas à déclencher un tel truc, et moi non plus d’ailleurs. Il a joué aux apprentis sorciers, on a été le relais de ses craintes, toute la presse internationale s’est branchée là-dessus et après le phénomène s’est entretenu lui-même. En réalité, personne n’a jamais vu l’ombre d’un zozo».

«Le lien entre Bugarach et la fin du monde était très ténu mais une fois que l’affaire est là, on est obligés de la couvrir. Il y a toutes les télés du monde. Donc il faut y être», conclut Emmy Varley.
Autre sujet intéressant : tous ceux qui profitent de la prophétie sur la fin du monde pour faire des affaires. Le reporter au bureau de l’AFP à Pékin Tom Hancock a ainsi raconté l’histoire de Liu Qiyuan, un Chinois qui a construit plusieurs «arches de Noé» en forme de boules géantes.


'L'arche de Noé' du Chinois Liu Qiyuan (photo: AFP / Ed Jones)
AFP / Ed Jones

Aux Etats-Unis, le reporter vidéo Guillaume Meyer s’est intéressé à une famille de «Doomsday Preppers», ces Américains qui se préparent à l’apocalypse en stockant eau, nourriture et armes à feu. Le père, Jay Blevins, «dit qu’il ne s’inquiète pas particulièrement de la fin du monde, mais que s’il arrive quelque chose, il est prêt», raconte le journaliste. «Il envisage plus une chute du gouvernement, le chaos, l’anarchie. Si ça arrive, il est prêt à défendre sa famille. Sa maison est un bunker. Elle est bourrée de nourriture. Si jamais ils en arrivent à bout, il y a un camp de base secret dans la forêt où ils retrouveront tous les gens qu’ils connaissent. Ils forment un groupe qui compte des médecins, des infirmières, des instituteurs… Il y a des réserves d’eau, un étang pour pêcher, des animaux pour chasser… »



«J’ai surtout l’impression que pour ces gens, la fin du monde est un hobby. S’y préparer les occupe. Ce sont un peu des scouts qui n’ont pas vieilli», poursuit Guillaume Meyer.

De ce 21 décembre, on retiendra donc d’une part des prophéties loufoques et des non-événements. «Mais il y a aussi l’histoire des Mayas, si riche, qu’il faut raconter puisque c’est le début d’une nouvelle ère de cette civilisation millénaire qui nourrit toutes les prophéties sur cette fin du monde », souligne Hervé Rouach.

«Pour l’AFP, les deux aspects devaient être traités», poursuit l’adjoint au rédacteur en chef central. Le premier avec la distance qui s’impose, mais en tenant compte du retentissement de cette "fin du monde" et de l’appétit en cette fin d’année pour des légers et divertissants. Le second devait être l’occasion de donner un agréable coup de projecteur sur la civilisation maya, et la façon dont le Mexique ou le Guatemala par exemple vivent ce changement d’ère et rejettent l’interprétation apocalyptique que certains en font».



Au Mexique, la reporter Sofía Miselem s’est rendu dans la péninsule du Yucatán pour couvrir les festivités. Dans les semaines précédentes, elle avait interrogé de nombreux spécialistes de l’histoire et de la culture maya. Il en avait résulté plusieurs dépêches expliquant qu’il existe des stèles maya évoquant des dates au-delà de l’an 4000, que les Mayas n’ont pas la mentalité apocalyptique héritée des religions judéo-chrétiennes et qu’ils ont une vision cyclique et infinie du calendrier. Bref, qu’ils n’envisagent absolument pas la fin du monde.


Des touristes canadiennes posent à côté d'un homme en costume pré-hispanique dans la station balnéaire de Playa del Carmen, dans le sud du Mexique, le 18 décembre 2012 (photo: AFP / Pedro Pardo)
AFP / Pedro Pardo

A Cancún, rapporte-t-elle, «les hôtels sont pleins à craquer. Pas à cause de la fin du monde, mais parce que c’est la haute saison touristique. La plupart des gens sont ici pour le soleil, même si certains sont venus pour connaître la culture et l’histoire des Mayas en visitant les sites archéologiques».

«Presque tous les archéologues disent que le changement d’ère maya, c’est le 23 décembre, pas le 21», fait remarquer Sofía Miselem. «Mais je suppose que tout le monde a retenu la date du 21 parce que c’est le solstice d’hiver et que c’est meilleur pour les affaires. En plus ça ne concurrence pas trop le jour de Noël».


Un musicien folk transporte un mazsque maya dans le site archéologique de Tikal, au Guatemala, le 20 décembre 2012 (photo: AFP / Hector Retamal)
AFP / Hector Retamal