Par Sylvain ESTIBAL






Affrontements pendant une grève générale à Athènes, le 18 octobre 2012 (photo: AFP / Aris Messinis)
AFP / Aris Messinis

PARIS - Que reste-t-il au terme d’une année au cœur du photojournalisme? Que reste-t-il des dizaines de milliers de photos qui ont défilé sur mon écran, kaléidoscope mouvant des activités humaines? Beaucoup se sont effacées, emportées par le flux incessant, remplacées par d’autres, toujours renouvelées.

Il reste pourtant des images fortes, souvent douloureuses, des images qui s’impriment, regards de photographes captant d’autres regards, dans leur détresse, leur incompréhension face au destin qui vient de frapper. Des regards disant une douleur immense, une vérité sur notre époque, sur ses drames, ses enjeux. C’est la grandeur et la force du photojournalisme, de son langage brut, universel. Capter des instants, raconter des histoire humaines et y faire émerger des symboles.


AFP / Massoud Hossaini
AFP / Massoud Hossaini

Il me reste dans le flux incessant de ces images, le cri silencieux, d’impuissance et de détresse d’une fillette afghane autour des cadavres des siens.


A Gaza, le 16 novembre 2012, Une mère palestinienne pleure la mort de sa fille de dix mois, tuée la veille dans un raid israélien sur Gaza (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

Il me reste le regard de détresse d’une femme gazaouie au beau visage éclairé de lumière, cernée par la foule et l’obscurité, et d’une main posée sur le visage de son enfant enroulé dans un tissu ensanglanté. Il me reste aussi le regard dur celui d’un père syrien tenant dans les bras sa fillette blessée, un regard qui semble ne pas voir, un regard enfermé sur lui-même, frappé d’une douleur inaccessible, un regard figé pour affronter le déchirement intime qui symbolise aussi celui de tout un pays, tandis qu’à l’arrière-fond un adolescent, serre contre lui, dans un tissu blanc, des morceaux de pain...


Un homme sort de l'hôpital avec sa fille blessée, le 18 septembre 2012 à Alep, en Syrie (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

Dans une autre photo de Marco Longari prise en novembre dernier à Gaza, un sauveteur tient le front ensanglanté d’une femme après un raid israélien tandis qu’elle s’extrait des décombres. Bien entendu le symbole d’une situation inextricable, en forme de casse-tête, nous parvient immédiatement, mais il se dégage aussi de cette photo une forme de banalité dans le drame, une sorte de calme apparent de tous les protagonistes qui témoigne aussi de la grande détermination de la population et lui donne ainsi une charge symbolique supplémentaire.


Une Palestinienne est évacuée par les services de secours après la destruction de son immeuble dans un raid aérien israélien sur Gaza le 19 novembre 2012 (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

Les grandes images d’actualité entrent souvent en résonnance avec notre mémoire collective, elles nous renvoient à notre héritage culturel - on se souvient de la fameuse Madone en Algérie, World Press Photo 1997.

La photo de Massoud Hosseini prise en Afghanistan et distinguée par le prix Pulitzer 2012 en fait partie. L’enchevêtrement des corps, cette jeune fille dressée-là au milieu d’autres survivants, cette image nous renvoie, je crois, inconsciemment au fameux tableau Le Radeau de la Méduse, de Géricault. Je vous invite d’ailleurs à comparer les deux images… L’horreur de ce « naufrage terrestre » semble aussi refléter la situation politique dans ce pays – ou tout du moins la perception que nous avons – ce qui accentue encore la force.

Jamais autant d’images n’ont été produites dans le monde qu’en cette année 2012. Et selon la directrice photo de Time, Kira Pollack, 10% de toutes les images produites dans l’histoire de la photo l’ont été cette année.


A Alep, pendant un raid de l'armée de l'air syrienne le 13 septembre 2012 (photo: AFP / Sam Tarling)
AFP / Sam Tarling

L’image est désormais omniprésente, produite par tous, instantanée, échangeable. A l’heure où notre temps de concentration est de plus en plus morcelé (notre fameux "temps de cerveau disponible !"), cette lecture instantanée, visuelle, ludique et universelle de notre époque, propre à la photo, est un atout essentiel.

Cette démocratisation accélérée de la photo n’exclut pas le photojournalisme d’agence, bien au contraire. Depuis les printemps arabes, on note même un renouveau du photojournalisme et de nombreux jeunes photographes se lancent sur ces terrains pour apprendre leur métier et témoigner. Ce flux d’images planétaire valorise le regard du photographe quand celui-ci est aiguisé, cohérent et porteur de sens. Quand il sait dégager sur son époque des symboles pour permettre à chacun de mieux la comprendre.

Les photographes de l’AFP l’ont fait en 2012 dans des situations toujours plus dures. Souhaitons leur la même réussite en 2013.


Deux rebelles prennent position dans le quartier de Karmel Jabl d'Alep, le 18 octobre 2012 (photo: AFP / Javier Manzano)
AFP / Javier Manzano

--- Sylvain Estibal est le responsable photo de l'AFP pour l'Europe et l'Afrique.