La guerre, dans l'intimité


Par Marco LONGARI






Un homme portant ses courses court pour se mettre à l'abri des tirs dans une rue d'Alep, le 14 septembre 2012 (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

LE CAIRE – Que ce soit en Syrie, en Egypte ou à Gaza, je m’attache toujours, en plus de la couverture des violences proprement dites, à photographier des «instants privés», des scènes qui symbolisent la vie quotidienne des gens ordinaires dans un pays en proie à la guerre ou aux émeutes.

J’ai pris la photo ci-dessus à Alep, en Syrie, en septembre 2012. A première vue, on dirait la scène la plus ordinaire du monde: un homme à la chemise et au pantalon bien repassés, aux chaussures bien cirées, se presse pour rentrer chez lui en transportant ses courses. Sauf que la raison pour laquelle il court, c’est que la rue qu’il traverse est dans le champ de tir de snipers de l’armée syrienne, et que les balles sifflent dans tous les sens ! Il arrivera de l’autre côté sain et sauf.

J’ai pris dix images de cet homme. Une pour chaque pas. La scène m’a beaucoup rappelé l’atmosphère à Sarajevo pendant la guerre, dans les années 1990. Les gens essayaient tant bien que mal de vaquer à leurs occupations ordinaires, malgré les balles et les obus de l’armée serbe qui pleuvaient sur la ville.


Un homme sort de l'hôpital avec sa fille blessée, le 18 septembre 2012 à Alep, en Syrie (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

Toujours à Alep, j’ai photographié ce père qui sortait d’un hôpital en portant sa fillette blessée. Je venais de passer un long moment dans l’hôpital en question, où j’avais pris beaucoup de photos de scènes très dures, insoutenables. Là encore, je voulais prendre une image différente, laisser de côté les combattants, les armes, les batailles, et photographier quelque chose de plus intime.

J’ai été frappé par le regard que ce père porte sur sa fille, par l’expression accablée de son visage. Au second plan, un enfant transporte des pains. La manière qu’il a d’enlacer ses victuailles rappelle étrangement la façon dont le père transporte sa petite. Trouver à manger et protéger ses enfants : deux des choses les plus importantes du monde, en Syrie comme ailleurs…


A Gaza, le 16 novembre 2012, Une mère palestinienne pleure la mort de sa fille de dix mois, tuée la veille dans un raid israélien sur Gaza (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

Cette mère palestinienne tient dans ses bras sa fille de dix mois, tuée dans un raid aérien israélien sur Gaza en novembre. L’histoire derrière cette photo est doublement terrifiante.

J’étais d’abord allé à la morgue de Gaza, où les médecins avaient remis le corps de l’enfant à son père. Ce dernier avait enveloppé la petite dans un drapeau palestinien et avait commencé à se diriger vers la maison familiale pour retrouver la mère, avant d’aller au cimetière. Mais brusquement, il s’est arrêté au milieu de la route et a rebroussé chemin. Il venait de se rendre compte que l’hôpital s’était trompé, et lui avait remis le corps d’un autre enfant !

Une fois dans la maison, la mère a commencé à crier: «regardez, regardez ! On a un martyr dans la famille !» Cela m’a beaucoup impressionné. L’élément «public» de l’histoire, le «martyre», prenait le dessus sur l’élément «privé», la perte d’un enfant.

J’ai couvert de nombreux conflits au Moyen-Orient et ailleurs, mais ma récente expérience à Gaza m’a spécialement marqué. Un épisode en particulier a un peu changé ma perception des choses.

En tant que chef de la photo pour l’AFP pour Israël et les territoires palestiniens, je suis toujours très inquiet pour les membres de mon équipe lorsque leurs familles sont exposées à des violences. C’est le cas pour nos journalistes basés à Gaza, dont les proches risquent leur vie lors des bombardements israéliens. Mais cette fois, j’ai vécu l’expérience inverse.

J’étais à Gaza en train de couvrir le conflit quand on a appris que des roquettes tirées par des groupes armés palestiniens avaient pris pour cible Jérusalem, où j’habite avec ma femme et mes deux enfants.

Toutes les lignes téléphoniques étaient coupées. Je suis resté longuement sans nouvelles des miens. Cela m’a pris un moment avant de recommencer à fonctionner normalement. Alors, j’ai lu, dans le regard de mes confrères, la même expression que je dois avoir à leur égard quand ils sont dans la même situation…


Des soldats égyptiens se tiennent près d'un mur érigé pour protéger le palais présidentiel contre les manifestants au Caire, le 11 décembre 2012 (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

La dernière photo est plus un clin d’œil. Je l’ai prise le 11 décembre dernier au Caire, où je me trouve encore actuellement. Des soldats égyptiens se tiennent devant un mur dressé pour protéger le palais présidentiel égyptien contre les manifestants hostiles au chef de l’Etat Mohamed Morsi. Des protestataires sont juchés sur le mur en question. Les soldats portent des uniformes et des casques un peu démodés. Ils se donnent la main, l’air légèrement ridicule, sans sembler très convaincus par ce qu’ils sont en train de faire. Tout à coup, la scène m’a rappelé la chute du mur de Berlin en 1989, et les gardes-frontières est-allemands dans leurs uniformes soviétiques qui regardaient, impuissants, l’Allemagne se réunifier…



--- Marco Longari, basé à Jérusalem, est responsable de la photo pour l’AFP en Israël et dans les territoires palestiniens. Il a auparavant exercé les mêmes fonctions pour l’Afrique de l’Est, depuis Nairobi. Il a couvert de nombreux conflits au cours des dernières années, du Kosovo au Darfour en passant par la Géorgie et, bien sûr, le Moyen-Orient. Le magazine américain Time lui a décerné le 20 décembre le prix du meilleur photographe d'agence de l’année 2012.