On étrangle l'Espagne !


Par Georges GOBET






(Tous les jours jusqu'à la fin de l'année, le making-of d'une photo insolite de 2012)


Le Premier ministre luxembourgeois et président de l'Eurogroupe Jean-Claude Juncker fait mine d'étrangler le ministre espagnol des Finances Luís De Guindos pendant une réunion à Bruxelles le 12 mars 2012 (photo: AFP / Georges Gobet)
AFP / Georges Gobet

BRUXELLES – J’ai pris cette image pendant le «tour de table» avant une réunion des ministres des Finances de la zone euro, le 12 mars 2012 à Bruxelles. Le «tour de table », ce sont les quelques minutes au cours desquelles les photographes sont autorisés à entrer dans la salle, à se placer dans un périmètre délimité à l’intérieur du carré de tables et à mitrailler les personnalités qui prennent place autour d’eux. Puis le président sonne la cloche, les photographes sont chassés de la salle par le service de sécurité et les choses sérieuses peuvent commencer pour les ministres.

Ce jour-là, le Premier ministre du Luxembourg et président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker (à droite sur la photo) était engagé dans une conversation très animée avec le ministre des Finances espagnol, Luís de Guindos. A un moment, il lui a passé les mains autour du cou et a fait mine de l’étrangler en rigolant. Je n’ai pas entendu ce qu’ils se disaient. J’étais trop loin.

Pour les photographes, Juncker est fabuleux. Il aime les facéties. Il sait provoquer la photo. Il est pratiquement le seul. Son geste à l’égard du ministre espagnol nous était très certainement destiné. L’Espagne traverse une situation économique très difficile. Elle est littéralement étranglée.

Quant à Guindos, il est sympathique aussi mais moins original que son prédécesseur Elena Salgado (sur la photo ci-dessous: à droite, en 2010, avec celle qui était alors son homologue française Christine Lagarde). Salgado avait la manie de se couvrir la bouche avec les mains pendant qu’elle parlait, de peur que les photographes lisent sur ses lèvres ce qu’elle racontait à ses collègues…


Elena Salagado (à droite), alors ministre des Finances de l'Espagne, parle à la Française Christine Lagarde pendant une réunion à Bruxelles en février 2010 (photo: AFP / AFP / Georges Gobet)
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A l’époque où j’ai pris cette image, les photographes prenaient place les premiers dans la salle et attendaient que les ministres arrivent. Depuis quelques mois, c’est le contraire : les ministres sont déjà assis à leurs places quand les photographes sont autorisés à entrer.

C’est dommage, car non seulement on a moins de temps pour travailler mais les photos ont aussi beaucoup perdu en spontanéité. Avant, les ministres arrivaient en prolongeant les conversations ou les disputes qu’ils avaient eu à l’extérieur. On les voyait souvent prendre des mines renfrognées, éviter de se regarder dans les yeux ou faire de grands gestes. Cela donnait de bonnes photos. Maintenant, on ne photographie que des gens assis. Tout est plus figé, plus institutionnel.

Et encore, certains ministres voudraient carrément ne plus nous voir du tout. Ils n’aiment pas qu’on les photographie quand ils sont entre eux à discuter. C’est le cas de l’Allemand Wolfgang Schäuble, qui milite pour qu’au lieu de le photographier nous téléchargions (gratuitement!) les images des réunions sur le site du Conseil européen qui a ses propres photographes.


Le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker à son arrivée à un sommet européen à Bruxelles le 29 juin 2012 (photo: AFP / Georges Gobet)
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