Bagarres et seins nus au parlement



Par Sergueï SUPINSKY







Bagarre entre députés lors de la session inaugurale du parlement ukrainien, le 12 octobre 2012 (photo: AFP / Sergueï Supinsky)
AFP / Sergueï Supinsky

KIEV – Le parlement ukrainien a été le théâtre d’une grande agitation les 12 et 13 décembre. Grâce aux voix des communistes et de quelques indépendants, le Parti des régions, la formation au pouvoir, a pu y faire reconduire le Premier ministre Mykola Azarov. Mais cela n’a pas été sans quelques bleus et sans quelques bosses…

Comme le parlement a été renouvelé lors des législatives du 28 octobre dernier, je ne peux dire exactement qui est qui sur la photo ci-dessus. Je sais que le gros en noir, au pantalon à moitié baissé, est un député d’opposition. En revanche, j’ignore complètement qui est le type en costume gris qui a arraché sa cravate. Cette photo n’illustre qu’une petite partie de la bataille qui a fait rage le 12 décembre, quand l’opposition s’est emparée du perchoir à l’Assemblée et que les pro-gouvernementaux ont tenté de les repousser.


Une militante du mouvement Femen est arrêtée alors qu'elle manifestait seins nus devant le parlement ukrainien le 12 décembre 2012 (photo: AFP / Genya Savilov)
AFP / Genya Savilov

Je suis tout aussi incapable de dire comment la bagarre a commencé et comment elle s’est terminée. J’étais trop concentré sur mes photos. Avant cette séance, il y avait déjà eu des événements spectaculaires devant le parlement: d’abord, quatre militantes du mouvement Femen avaient manifesté, seins nus et en petite culotte malgré la température d’à peine zéro degrés, avant de se faire embarquer par la police (photo ci-dessus). Ensuite, des députés du parti nationaliste Svoboda avaient scié une partie de la clôture entourant le parlement «pour que le peuple puisse y accéder» (photo ci-dessous) et s’étaient battus avec les policiers qui tentaient de les en empêcher. Une centaine de journalistes qui se trouvaient dans l’hémicycle pour suivre le vote étaient sortis en masse pour couvrir cet incident. Les vigiles en avaient profité pour refermer les portes. On s’était tous retrouvés bloqués dehors, par une température glaciale, ce qui n’était pas marrant.


Un député du parti nationaliste d'opposition Svoboda découpe la clôture autour du parlement ukrainien le 12 décembre 2012 (photo: AFP / Sergueï Supinsky)
AFP / Sergueï Supinsky

Néanmoins, les députés nationalistes qui étaient restés dans le parlement ont défoncé une porte depuis l’intérieur pour laisser leurs collègues revenir dans l’hémicycle. Je n’ai malheureusement pas pu photographier la scène, car j’étais en train de transmettre les photos de la coupure de la clôture.

L’enjeu de la bagarre parlementaire dont vous avez les images sous les yeux est l’expulsion de l’Assemblée de deux «traîtres» de l’opposition, qui ont décidé de faire défection pour rejoindre les forces pro-présidentielles. Des rixes aussi massives sont peu fréquentes au parlement ukrainien. Depuis vingt ans que je suis photographe, je ne me souviens que de deux ou trois.

Ceci dit, il est possible que leur fréquence augmente avec l’entrée au parlement du parti Svoboda, réputé pour son radicalisme. Les députés se mettent vraiment en rage. Ils se battent pour de bon. J’ai vu deux élus en jeter un troisième à terre et s’acharner sur lui à coups de pied. Ce n’est pas du cinéma, même si j’ai l’impression qu’ils font ça en pensant aux caméras. Chacun veut avoir l’air d’un héros.


Bousculade entre députés à l'entrée du parlement ukrainien le 12 décembre 2012 (photo: AFP / Sergueï Supinsky)
AFP

J’ai pris les photos des combats depuis la "loge de presse" de l’hémicycle, un secteur du balcon réservé aux médias. Comme c’est assez étroit, les photographes sont entassés les uns sur les autres. Une des conditions-clés pour prendre une bonne photo est d’occuper une bonne position. Pour ce faire, je suis arrivé au parlement à six heures et demie du matin, alors que la séance ne commençait qu’à dix heures. Le 13 décembre, j’étais le premier mais la veille, un concurrent m’avait devancé. Dans les deux cas, j’ai passé la journée plié en deux car derrière les photographes, il y a les caméras des télévisions, et on essaie de ne pas les empêcher de travailler. En plus, les photographes qui sont au deuxième rang s’appuient sur ceux du premier rang pour prendre leurs images. Bref, tout ça n’est pas super-confortable…

Un des députés d’opposition est le célèbre boxeur ukrainien Vitali Klitscko, champion du monde des lourds. Son parti s’appelle «Udar», ce qui veut dire «coup» en ukrainien. Le parti Udar vient d’entrer pour la première fois au parlement. Dans un de ses communiqués, on peut lire: «aux Etats-Unis, les poings des boxeurs sont considérés comme des armes. Et les poings d’un champion du monde peuvent être considérés comme une arme nucléaire. Je pense que nous n’allons pas l’utiliser pour le moment». Klitscko, jusqu'à présent, a tenu parole. Mais certains députés de son parti ont quand même participé aux combats.


Pour le deuxième jour consécutif, députés de la majorité et de l'opposition se battent dans l'enceinte du parlement ukrainien le 13 décembre 2012 (photo: AFP / Sergueï Supinsky)
AFP / Sergueï Supinsky

Lorsqu’on est revenus au parlement le 13 décembre, on a compris qu’il y allait y avoir de l’action. En entrant dans l’hémicycle, on a vu un groupe de députés du parti au pouvoir en train d’ôter énergiquement leurs cravates, prêts à en découdre. Les photographes se sont frottés les mains.

Face aux pugilats entre députés, on ressent une certaine tension intérieure. Tout peut se passer très rapidement, et il faut savoir ne pas louper les choses importantes. De plus, lors de ces bagarres, il y a souvent plusieurs centres d’action. Il faut les évaluer en un seul instant et bien choisir celui qui est le plus important. Il est crucial de garder la tête froide et de prendre un certain recul vis-à-vis de la situation, sans se laisser submerger par l’excitation.

L’autre défi est de saisir la bonne phase: un poing en l’air, ou bien le moment où le coup est porté sur le visage de l’adversaire. Sinon, la bataille perd tout son dynamisme et les combattants se transforment en un groupe de personnes faisant quelque chose d’incompréhensible. Mais à part ça, c’est plutôt amusant.


Pour la deuxième journée consécutive, des députés en viennent aux mains au parlement ukrainien le 13 décembre 2012 (photo: AFP / Sergueï Supinsky)
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