Par Jacques LHUILLERY






Le Lion Beer Hall de Ginza, à Tokyo (photo: AFP / Jacques Lhuillery)
AFP / Jacques Lhuillery

TOKYO - Samedi 24 novembre. Un froid coupant s’est emparé de Tokyo. Un mois avant Noël, Ginza, le cœur commerçant du luxe, scintille déjà, surtout les magasins des joailliers avec leurs décorations étourdissantes et leurs prix… refroidissants. La grande avenue Chuo Dori, comme tous les samedi, est interdite à la circulation et prêtée aux piétons clients jusqu’à 17H00 pile. Il suffira de quelques policiers avenants et courtois pour qu’à la seconde près les milliers de personnes en quête d’achat regagnent sagement jusqu’à la dernière les trottoirs. Le vent glacé pousse cette armée d’emmitouflés dans les magasins bien douillets et les bars accueillants d’où sortent des odeurs joyeuses et un chaud brouhaha.

Avec ma femme et un ami venu de Séoul avec sa fille pour découvrir Tokyo, nous décidons de nous engouffrer dans le Lion Beer Hall pour nous réchau-restaurer. Et là, il faut se pincer, le voir pour le croire. C’est Tokyo sur le Rhin, Munich au bord de la Sumida (la rivière qui arrose Tokyo). Oktoberfest en novembre, le Japon en Bavière, la Bavière en Asie. Prost! et Kampaï! réunis par la fraternité du houblon.

Les murs et le plafond sont recouverts de briquettes rouges vernies. Dix mètres sous plafond, des piliers cathédrale. L’intérieur est sombre mais très avenant et surtout très bruyant. On se croirait dans une grosse boîte, un sarcophage enfumé. Car oui, c’est le contraire de chez nous: on peut fumer à l’intérieur de beaucoup d’établissements alors que c’est interdit dehors. Des signaux peints à même les trottoirs sont d’ailleurs là pour le rappeler aux jeteurs de mégots invétérés.


Dans le Lion Beer Hall de Ginza, à Tokyo (photo: AFP / Jacques Lhuillery)
AFP / Jacques Lhuillery

Mais je m’égare. Dans le temple germano-nippon de la mousse, la musique allemande bat donc son plein. Le son lourd des tubas rythme le ballet des serveuses japonaises en robes bavaroises avec tablier. Plus classiques, en noir et blanc, à la parisienne, les serveurs ne sont pas allés jusqu’à la culotte de peau et le chapeau à  aigrette. Mais quand même, ça fait drôle. Décalage, choc des cultures. L’image saugrenue de robustes Fräulein en kimono en train de servir du thé me traverse l’esprit.

Bref… Les pintes d’un demi-litre passent au-dessus des têtes. Les plateaux de nourritures, Strudel, Sauerkraut, filets de hareng, et l’incontournable Kartoffelsalat, volent. Sur les tables recouvertes de «cadavres», nos occidentales fourchettes cohabitent avec les baguettes.

Et voilà que nos accortes hôtesses se mettent à chanter en live et en allemand des chansons à boire. Suivies par un violoniste en gilet coloré, elles passent et serpentent entre les tables bondées, avec des micros portables et munies de chopes décorées (vides) pour trinquer avec tout le monde (on a eu aussi droit aux «Champs Elysées» de Joe Dassin… en japonais).

17H59.


Dans le Lion Beer Hall de Ginza, à Tokyo (photo: AFP / Jacques Lhuillery)
AFP / Jacques Lhuillery

Und Plötzlich… tout se met à trembler. Les murs épais, les lourdes tables, les gens, les vitres qui séparent des groupes de tables. Le pilier à côté de moi remue. Mon copain se retourne, pensant que quelqu’un l’a bousculé. Un bruit sourd monte du sol, comme si un monstre des profondeurs venait de passer juste sous nos pieds. Cinq secondes. Ou six. C’est long, très long en tout cas. La secousse stoppe instantanément toutes les conversations et est saluée par un «aah» de peur général. L’effroi maîtrisé. Personne ne bouge, ne se lève, ne se rue dehors. Les gens se figent comme frappés par un sortilège ou quand le photographe demande de ne plus bouger au moment de déclencher. Etonnant. Pareil pour nous : on ne bouge pas. On attend. Et puis, ça s’arrête, le sol reprend son rôle de sol, redevient inerte, les murs se calment.

Le séisme est passé. La musique et les conversations redémarrent, beaucoup interrogent sur leur smartphone un site spécialisé qui vous dit en temps réel où, quand, quelle intensité. Derrière l’immense comptoir en bois et brique au fond de la salle, derrière lequel trône une gigantesque fresque genre champêtre, on recommence à servir des pressions. On trinque avec plus d’entrain, les rires repartent, les baguettes s’activent de nouveau.

On apprendra quelques temps plus tard que ce n’était «que» magnitude 5.

Image saisissante du fatalisme et de l’appétit de vie des Japonais.


Sur le site de l'Agence météorologique japonaise, des points de couleur indiquent sur la carte endroit par endroit l'intensité du séisme du 7 décembre 2012.
JMA

PS force 7,3: 7 décembre 17H18. Je suis au 9ème étage, au bureau de l’AFP. Ambiance studieuse dans la rédaction. On prépare des trucs et des machins, notamment sur les élections dans 9 jours. Coïncidence: je suis justement en train de discuter avec le chef de la photo, Tsuno-san, des photos pour illustrer l’histoire que je viens de raconter, quand soudain toutes les télés du bureau se mettent à tinter: alerte séisme ! On n’attendra pas longtemps après ce glaçant carillon. Le sol frémit, comme s’il se gondolait. Les grands stores à lamelles en bois claquent de plus en plus contre les baies vitrées au fur et à mesure que l’immeuble de 13 étages grince et se met à tanguer, comme un navire pris par une vague scélérate. On ne tombe pas, mais c’est comme une nausée, un mal de mer qui vous prend.

L'auteur de cet article en compagnie d'une serveuse du Lion Beer Hall de Ginza, à Tokyo (photo: AFP / Antoine Bouthier)

Les « alertes » partent en anglais et en français à toute vitesse. Les stores continuent de claquer comme les drisses contre un mât. Tout le monde est à son poste, sur le pont. Finalement l’immeuble arrête lentement sa sinistre danse. Les claviers continuent de crépiter. L’ «alerte tsunami» est levée deux heures plus tard. On débouche une bouteille de vin pour fêter ça. On n’est jamais blasé de la peur, en tout cas moi.

(Sur l'image ci-dessus: quelques minutes après le séisme, le site internet de l'Agence météorologique japonaise informait de l'intensité de la secousse endroit par endroit, matérialisée par des points de couleur sur une carte du Japon).


PS 2: peu après son retour au Pays du matin calme, mon copain de Séoul m’a envoyé un email pour me remercier de son tout premier séjour à « Tokyo la vibrante ». « Vous avez même fait en sorte qu'elle vibre vraiment et ça, vraiment, ça procédait d'une attention exceptionnelle dont je me souviendrai ». Il faut savoir recevoir.