Par Michel SAILHAN







Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan lors d'une cérémonie militaire à Ankara, le 1er août 2010 (photo: AFP / Adem Altan)
AFP / Adem Altan

Certains hommes politiques sont pain bénit pour la presse. On est sûr qu’en restant à leurs trousses, il y aura du grain à moudre.

Il y a ceux qui ont du tempérament, les fonceurs, les inventifs. Il y a les atypiques, ceux qui ne sont pas sortis du moule commun ou des écoles qui standardisent la rhétorique, qui viennent d’une région ou d’une classe sociale différentes. Et si, par le jeu du hasard, la chance vient se mettre de leur côté, alors c’est un feu d’artifice, dont les journalistes feront de bonnes images et de bons papiers.

Les dirigeants issus de l’islam politique qui gouvernent la Turquie sont de cette trempe. Et c’est dans le domaine de la diplomatie, qualifiée par certains de «néo-ottomane», qu’ils ont mis les bouchées doubles, ces quatre dernières années. Au point de donner l’impression qu’avec eux, l’Histoire va plus vite qu’ailleurs et que les autres pays font du surplace.


Le président turc Abdullah Gül, lors d'un banquet d'Etat en son honneur à Londres, en novembre 2011 (photo: AFP / Carl Court)
AFP / Carl Court

En mai 2009, deux mois après mon arrivée en Turquie, j’avais mis mon nom sur la liste des journalistes intéressés par la visite du président Abdullah Gül (photo ci-dessus) en Syrie. C’était l’époque où les dirigeants des deux pays s’embrassaient sur la bouche, où le sud-est de la Turquie avait de juteuses affaires avec le voisin syrien (Ankara a, plus tard, coupé tous les ponts avec Bachar al-Assad, s’alignant sur Washington dans la condamnation du régime de Damas et par un soutien actif aux rebelles).

Il n’y avait pas de « hot news » à attendre d’une telle visite : les relations étaient au beau fixe, et la révolution ne grondait pas encore en Syrie. Mais ce fut une découverte. Celle de la manière de faire, de la personnalité de cet homme issu d’une modeste famille du centre conservateur de la Turquie.


Un "George Clooney" président


Une demi-heure après le décollage, Abdullah Gül est apparu dans le couloir en bras de chemise, et a commencé à passer d’un rang à l’autre, consacrant de longues minutes à chacun, pour la plupart des hommes d’affaires et des rédacteurs en chef. Plus qu’aimable, toujours souriant (certains le surnomment George Clooney), il a cette façon de vous regarder longuement dans les yeux, comme pour vous convaincre que vous êtes la personne la plus importante qu’il a jamais rencontrée.

Comme je m’y attendais, il n’y eut que de petites choses amusantes à retenir de ce voyage. Ainsi cette image de Bachar, arrivant au volant de sa voiture, avec sa jolie femme, pour un dîner à la citadelle d’Alep. Il a salué modestement un petit groupe de fans qui patientaient à quelques mètres du véhicule, faisant l’homme simple et près de son peuple.

C’était l’époque où le pouvoir de Damas voulait se montrer moderne, espérant encore effacer l’image de tyran bunkerisé de son père Hafez.


Le président turc Abdullah Gül (centre) et son épouse Hayrunissa (2e à g) avec le président syrien Bachar al-Assad et son épouse Asma dans la vieille ville d'Alep, le 17 mai 2009 (photo: AFP / SANA)
AFP / SANA

Pas d’infos donc lors de cette virée en Syrie, mais de longues discussions avec les conseillers du président. Accessibles, jeunes, compétents, anglophones, formés aux Etats-Unis, ils donnaient de surcroît l’impression de beaucoup s’amuser dans leur métier.

Et qui aurait cru qu’Abdullah Gül, qui passe pour un islamiste pas si modéré que ça, qui faisait lors de presque toutes ses visites à l’étranger la promotion des écoles de Fethullah Gülen (le leader d’une secte tentaculaire et toute puissante en Turquie) s’entourerait de la sorte ? (Mais n’était-ce pas, justement, pour mieux tromper l’ennemi ?)

J’étais donc enchanté de cette visite, et me suis inscrit pour les suivantes, retrouvant presque à chaque fois Simon, mon collègue de Reuters.

Gül et le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan étaient alors engagés dans une compétition de tous les instants avec les dirigeants occidentaux. Il leur fallait à tout prix être les premiers sur l’événement, pour faire la preuve de l’inertie du monde occidental, et lui faire la leçon.


Riches face aux pauvres, pauvres face aux riches


A la tête d’un pays en développement mais membre du G20, les dirigeants turcs ont sur la scène internationale une liberté de parole inconnue à Londres, Paris ou Washington. Ils peuvent sermonner les riches avec la légitimité des pauvres, et s’attirer la complicité des pauvres avec les moyens des riches, argent, aide humanitaire ou influence politique.

4 mars 2011, autre visite passionnante, au Caire. Abdullah Gül est le  premier chef d'Etat à venir en Egypte depuis la chute du raïs, le 11 février.

En une journée, il rencontre tout ce qui compte dans les nouvelles sphères dirigeantes du pays. Dans l’après-midi, à la résidence de son ambassadeur, il réunit devant nos objectifs et caméras une trentaine de jeunes Egyptiens qui ont participé à la révolte contre Hosni Moubarak (photo ci-dessous).


Le président turc Abdullah Gül (au centre) et le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu (3e à droite) avec une trentaine de jeunes ayant participé à la révolution égyptienne, le 3 mars 2011 au Caire (photo: AFP / Khaled Desouki)
AFP / Khaled Desouki

Lors de ces travaux dirigés inédits et décontractés, le «professeur» Gül donne ses recettes pour une bonne gouvernance. L’image du modèle turc, présenté comme le mariage réussi de l’islam et de la démocratie, en sort renforcée.

Au chapitre de l’audace diplomatique, le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu inscrit lui aussi une page mémorable, en juillet de la même année.

Dans l’avion de la Turkish Airlines (photo ci-dessous) qui nous emmène à Benghazi, le 3 juillet, je remarque une dizaine de malabars dont aucun ne mesure moins d'1,90 m, si j’en juge par les contorsions que leur taille leur impose pour s’asseoir ou se relever.


Des rebelles libyens gardent l'avion du chef de la diplomatie turque Ahmet Davutoglu à l'aéroport de Benghazi, le 3 juillet 2011 (photo: AFP / Patrick Baz)
AFP / Patrick Baz

Leur présence s’expliquera tard dans la soirée, après les entretiens entre le ministre turc et  le président du Conseil national de transition libyen (CNT), Mustapha Abdeljalil.

A la nuit tombée, notre cortège (deux ou trois autobus, autant de limousines) s’arrête sans préavis sur la Place de la Liberté, où grouillent marchands ambulants, chômeurs et jeunes en armes. Le tout venant d’une ville en insurrection.

Reproduisant la tortue des légions romaines (les protections en Kevlar remplacent les boucliers), les dix malabars turcs spécialement dépêchés d’Istanbul entourent leur ministre et progressent lentement jusqu’à une estrade, sur laquelle il est hissé. Sous les applaudissements de gamins brandissant des kalachnikovs, il prononce un émouvant discours sur l’amitié entre les deux peuples.

«La Libye et la Turquie ont une histoire commune et un avenir commun!» lance-t-il dans ce fief des rebelles. «Turquie, Libye!», «Libya free, Kadhafi go away !», répond la foule.


Le chef de la diplomatie turque Ahmet Davutoglu, entouré de ses gardes du corps, arrive à l'aéroport de Benghazi le 3 juillet 2011 (photo: AFP / Patrick Baz)
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En août, c’est au tour d’Erdogan de signer un « coup » diplomatique éclatant: il est le premier dirigeant de ce niveau à se rendre à Mogadiscio depuis le début de la guerre civile en 1991, exception faite du président ougandais Yoweri Museveni en novembre (photo ci-dessous: avec son épouse, pendant la visite d'un camp de réfugiés au sud de la capitale somalienne).

Encore une de ces opérations risquées, fascinantes, qu’affectionne le Premier ministre, personnage autoritaire, impulsif, qui a grandi dans les quartiers pauvres d’Istanbul et sait trouver les mots qui portent.

«La tragédie qui se déroule ici est un test pour la civilisation et les valeurs contemporaines (...) Le monde occidental doit réussir cet examen, s’il veut convaincre que les valeurs occidentales ne sont pas qu'une rhétorique creuse», lance-t-il de la capitale d’un pays étranglé par la sécheresse et l’insécurité, devenu depuis vingt ans un laboratoire de l’anarchie.


Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et son épouse Emine visitent un camp de réfugiés au sud de Mogadiscio, le 19 août 2011 (photo: AFP)
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Ils sont comme ça les dirigeants turcs. Une diplomatie agressive, hyperactive, tête brûlée, voire brouillonne et qui donne un peu le tournis. On pousse des portes, tous les jours, on se rend sur place, tous les jours: Afrique, Balkans, Caucase, anciennes républiques musulmanes de l’ex-Union soviétique, Extrême Orient, jusqu’au Brésil. Et dans les mois qui suivent ces visites, on fait ouvrir de nouvelles destinations à Turkish Airlines, entreprise semi-étatique et puissant vecteur d’une diplomatie galopante au service d’une ambition économique internationale.

Au Pakistan en octobre 2010, Erdogan passe d’un avion à un hélicoptère, d’un hélico à un véhicule blindé à un rythme infernal, quinze heures durant, pour visiter les zones ravagées sur des milliers de kilomètres par les inondations. Il prononce un discours quasi-religieux : «Mes frères, nous partageons la même foi !»


La stratégie du "zéro problème"


Ahmet Davutoglu a pris la tête de la diplomatie turque en mai 2009. Dans un portrait diffusé à l’annonce de cette nomination, Burak Akinci, journaliste de l’AFP basé à Ankara , soulignait que c’était plus une continuation qu’une rupture, puisque ce brillant diplomate était déjà conseiller en politique étrangère d’Erdogan, et ce depuis 2003. Davutoglu, ajoutait-il, allait donner une nouvelle impulsion à sa stratégie du « zéro problème » de la Turquie avec tous ses voisins.

La Turquie a en effet connu de longues périodes de défiance ou de franche hostilité avec une bonne partie de son voisinage. Ainsi dans les années 1990, les militaires turcs n’hésitaient pas à dire que le pays vivait «deux guerres et demie»: une presque guerre territoriale avec la Grèce, une presque guerre avec la Syrie (qui hébergeait l’ennemi numéro un du pouvoir turc, Abdullah Öcalan, le chef de la rébellion kurde de Turquie), et une « demi-guerre », celle menée précisément aux rebelles kurdes dans le sud-est du pays (photo ci-dessous: un soldat turc patrouille près de la frontière irakienne).


Un soldat turc patrouille à la frontière irakienne, en février 2008 (photo: AFP / Mustafa Özer)
AFP / Mustafa Özer

Presque quatre ans plus tard, Ahmet Davutoglu est-il parvenu à renverser la tendance et à faire de la Turquie un pays en bons termes, politiques et économiques, avec ses multiples voisins européens, proche-orientaux ou caucasiens ? La réponse est non, pour nombre d’observateurs.

Qu’en est-il de l’Arménie ? Dès 2009, Davutoglu participe activement à une ambitieuse tentative de réconciliation avec ce pays. Il y a certes l’énorme poids de la non-reconnaissance du génocide arménien par les Turcs, mais les deux capitales n’en annoncent pas moins un rapprochement historique. Pour la Turquie, une paix avec l’Arménie serait un argument incontournable pour entrer dans l’Europe. Et pour l’Arménie enclavée, l’ouverture de la frontière et l’explosion des échanges avec le puissant voisin turc serait une énorme bouffée d’oxygène.

Mais la tentative échoue, et quatre ans plus tard, les deux voisins n’ont toujours pas de relations diplomatiques. Aujourd’hui, la presse d’Istanbul redoute que l’Arménie lance en 2015, pour le centième anniversaire du génocide, une offensive diplomatique internationale contre la Turquie, à laquelle les autorités turques ne sauraient pas répliquer.


A la frontière entre les parties grecque et turque de Nicosie, en décembre 2004 (photo: AFP / Behrouz Mehri)
AFP / Behrouz Mehri

La Grèce ? Si les deux pays ne s’affrontent plus dans les airs ou sur mer, pour cause de différend territorial, rien n’a pourtant véritablement avancé sur ce chapitre. Et la question de la partition de Chypre (photo ci-dessus: point de passage entre les deux parties de la ville de Nicosie), elle aussi au point mort, empêche toujours une normalisation des relations entre Ankara et Athènes.

Pas d’avancée non plus dans le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, avec il est vrai des responsabilités partagées: lenteur des réformes en Turquie d’une part, opposition de Berlin et Paris à une adhésion turque d’autre part.

Et dans plusieurs autres domaines, on ne parle pas de blocage, mais bien de recul.

Le dialogue reste rompu depuis 2010 avec l’ancien allié israélien, après l'assaut par des commandos de Tsahal d'un navire turc qui transportait de l'aide humanitaire et des militants pro-Palestiniens vers Gaza (photo ci-dessous), une action qui avait coûté la vie à neuf Turcs. Une rupture entretenue par les ultras des deux pays, notamment, côté turc, les violentes attaques verbales d’Erdogan contre l’Etat hébreu. Et ce principalement pour des raisons de politique intérieure.


Des commandos israéliens abordent le navire turc Mavi Marmara en Méditerranée, le 30 mai 2010 (photo: AFP / Cihan News Agency)
AFP / Cihan News Agency

Dommage, car en se brouillant avec l’allié traditionnel stratégique, politique et militaire qu’était Israël, le régime islamo-conservateur de Turquie a du même coup perdu un rôle unique d’intermédiaire entre Arabes et Israéliens.

Et pour ce qui est de l’Iran, l’étroite coopération politique vantée par les deux capitales en 2010 semble avoir fait long feu, avec deux grands sujets qui fâchent, que sont les Etats-Unis (La Turquie est un proche allié de Washington) et la Syrie (où Ankara soutient les rebelles, tandis que Téhéran soutient le régime).

Quant aux relations entre Ankara et Bagdad, elles se dégradent de jour en jour, l’Irak accusant son voisin de s’ingérer dans ses affaires intérieures.

Ainsi, le constat est amer, au regard des efforts déployés. Beaucoup de bruit pour rien, est-on tenté de dire. Des commentateurs se demandent si Erdogan ne va pas se séparer de son ministre des Affaires étrangères. D’autres affirment que c’est impossible, que ce serait faire l’aveu de l’échec d’une diplomatie.

La Turquie, ajoutent les mauvaises langues, est passée du «zéro problème» au «zéro relations» avec ses voisins .


A la frontière turco-arménienne près d'Akyaka, en avril 2009 (photo: AFP / Mustafa Özer)
AFP / Mustafa Özer

Michel Sailhan a dirigé les bureaux de l'AFP en Turquie de mars 2009 à août 2012.