Par Marlowe HOOD





L'application e-diplomacy, développée par l'AFP.

PARIS – J’ai un problème : si, comme je l’ai promis, je raconte ici comment a vu le jour l’application de l’AFP basée sur Twitter The e-diplomacy hub, je risque d’irriter notre développeur, de faire hurler ma hiérarchie et de narguer les gentils gars de Twitter qui, à tout moment, peuvent faire capoter notre machine pour de bon d’une simple pichenette (ou de son équivalent numérique).

Mais une version aseptisée de l’histoire passerait à côté de tous les drames que nous avons traversés et de toutes les leçons que nous avons apprises. Alors, essayons de jouer (prudemment) avec le feu…

Pour accroître sa visibilité, l’AFP a lancé au printemps 2012 une série de blogs en français et en anglais. Vous êtes actuellement sur l’un d’entre eux, Making-of. Un autre blog parle de géopolitique. Nommé éditeur du blog anglais Geopolitics, j’ai voulu profiter de l’occasion pour tenter une aventure dans l’univers encore balbutiant du journalisme de données, ou « data journalism ».


Photo: AFP / Nicholas Kamm
AFP / Nicholas Kamm

J’ai obtenu un petit budget et réuni une équipe de professionnels indépendants basée à Paris : un journaliste d’investigation spécialisé dans l’usage des nouvelles technologies en politique, un hacker-développeur recruté en 2010 par Julian Assange pour concevoir la plateforme de divulgation des télégrammes diplomatiques du Département d’Etat américain sur Wikileaks, et une talentueuse « motion designer » qui voulait s’évader de son train-train quotidien dans le secteur du jeu vidéo. Moi-même, je venais de terminer une mission de cinq ans en tant que journaliste spécialisé dans les sciences et l’environnement. Mes nouveaux collègues étaient si jeunes –tous trois avaient moins de la moitié de mon âge- que rien qu’en les regardant, je sentais mieux l’arthrose me ronger les genoux.


5.000 comptes Twitter à valider manuellement


Alors que le printemps arabe n’était pas encore fini, notre mission consistait à ouvrir une fenêtre en temps réel sur le vaste univers de la diplomatie numérique. Il s’agissait de retracer, visuellement, les dialogues entre les acteurs-clé, et de mesurer en permanence l’influence de ces derniers sur la toile. Si Facebook a, indubitablement, été un grand moteur de changement en Tunisie et en Egypte, Twitter reste le canal par lequel les informations affluent de et vers le reste du monde. Nous voulions comprendre comment.

La première étape a ressemblé à un travail journalistique de fourmi : identifier et valider, un par un, les 5.000 comptes Twitter les plus influents dans le domaine des relations internationales, depuis les présidents et les diplomates jusqu’aux experts et aux organisations non-gouvernementales, en passant par les cyber-activistes et même les groupes terroristes. Le tout dans plus de 130 pays, et dans des dizaines de langues différentes.


Les cofondateurs d'E-diplomacy: Marlowe Hood (au premier plan) et Joan Tilouine.
Les cofondateurs d'E-diplomacy: Marlowe Hood (au premier plan) et Joan Tilouine.

Nous avons commencé par faire appel au réseau de l’AFP, fort de quelque 1.600 journalistes disséminés à travers le monde. Cela nous a donné une bonne base de départ. Mais il restait de gros trous. Les combler tous nous a pris un temps considérable.

Une fois la banque de données en place, notre développeur Pierre Romera a mis en marche son alchimie algorithmique. Le cofondateur de l’application, Joan Tilouine, et moi-même avons passé des jours, en nous dopant à la caféine, à imaginer de nouvelles façons de détecter des tendances et d’afficher les données correspondantes. A charge ensuite pour Pierre et notre designer, Elsa Secco, de confronter nos idées avec la réalité et d’apporter les leurs. Ce n’était pas ma première incursion dans l’art qui consiste à « afficher les données en temps réel », et je suis étonné du faible nombre de fois où, en la matière, les mots « pas possible » sont prononcés.


Le bon vieux face à face


Ce que j’entends beaucoup, en revanche, c’est l’expression : « on peut faire mieux ». Voilà une loi évidente, et pourtant largement ignorée, du processus de développement, tout particulièrement dans le journalisme de données : réunir tout le monde dans la même pièce. Un artiste, un ingénieur et un journaliste ne voient pas le monde de la même façon. Le plus sophistiqué des logiciels de management des flux n’égalera jamais, pour ce qui est des résultats, un bon vieux face à face. Plus il y a d’idées, plus elles sont efficaces.

Mais les idées, à elles seules, ne suffisent pas à aplanir toutes les difficultés…


L'application e-diplomacy, développée par l'AFP.

Dans les jours qui précédaient le lancement officiel, le 21 juin, notre petite équipe travaillait nuit et jour. Nous devions dévoiler notre bébé devant une salle pleine de journalistes français, pour moitié des chroniqueurs diplomatiques de la vieille école et pour moitié des pros des nouveaux médias. Pas vraiment facile, comme public…

En guise d’échauffement, j’ai fait une démonstration de notre application devant les experts en stratégie numérique du Quai d’Orsay puis, le lendemain, une autre devant un des grands médias français clients de l’AFP. Au cours des semaines précédentes, notre E-diplomacy hub avait parfaitement fonctionné. Sa rapidité et son punch avaient  arraché des « oooh » et des « aaah » d’admiration à quiconque le voyait en action. Et puis, soudainement, il avait semblé s’essouffler. Les bugs s’étaient mis à pousser comme des champignons. J’ai réussi tant bien que mal à venir à bout de mes présentations en public, mais il était clair que quelque chose ne tournait pas rond.


Cauchemar informatique avant la conférence de presse


La nuit avant la conférence de presse, la situation s’est encore aggravée. Considérablement. Un vrai cauchemar. Des lignes de code sorties de dieu seul savait où commençaient à apparaître aux mauvais endroits…

Frénétiquement, j’ai bombardé Pierre d’emails paniqués. Mais notre développeur, pensant que son travail était fini, n’était plus en ville. Quand il a finalement donné signe de vie, il a commencé par rechigner. Avec raison : pendant des semaines, longtemps après que le budget se fut tari, je l’avais harcelé, cajolé, menacé, flatté, pressé comme un citron pour qu’il apporte des modifications et ajoute des fonctionnalités à l’application. Deuxième loi fondamentale du développement web : être sûr d’avoir assez de ressources pour terminer le travail.


L'application e-diplomacy, développée par l'AFP.

« Tu te rappelles d’il y a six semaines, quand tu m’as demandé de stocker tous les hashtags qui circulaient dans l’application ? » m’a demandé Pierre Romera au téléphone. Voilà où était le problème : notre E-diplomacy hub, tel un cargo prenant l’eau par une brèche située sous la ligne de flottaison, était en train de couler sous le poids de toutes ces données invisibles. Loi fondamentale numéro trois : faites attention à ce que vous demandez aux gens.

Nous avons balancé les hashtags inutiles par-dessus bord et le navire s’est redressé, juste à temps. Depuis lors, la navigation s’avère paisible.


Le tsunami permanent des données


Le E-diplomacy hub a été bien accueilli, tout particulièrement par des secteurs auxquels il n’était pas initialement destiné. Nous avions conçu l’application pour ce que nous pensions être une petite fraction du public, celle qui s’intéresse à retracer l’action de la diplomatie numérique. Mais nous ne nous attendions pas à ce que les diplomates eux-mêmes se mettent à la considérer comme un outil de travail. C’est pourtant ce qui s’est produit, d’abord à notre grande surprise. Ce n’est qu’après que j’ai compris pourquoi.

Environ 500 millions de tweets circulent chaque jour sur la toile, le double d’il y a un an. Les diplomates, de même que les professionnels de tous les secteurs, savent depuis longtemps que des informations cruciales sont cachées dans cette masse énorme, enfouies dans ce tsunami permanent de données. Un programme comme Tweetdeck permet de filtrer grossièrement le «bruit» qui parasite le nombre limité de tweets pertinents, mais ce n’est pas suffisant. Tout à coup, les diplomates ont eu sous les yeux ce qu’ils cherchaient : une plateforme basée sur un « who’s who » dans leur domaine d’activité.


Le Conseil de sécurité de l'ONU, le 27 novembre 2012 (photo: AFP / Stan Honda)
AFP / Stan Honda

Ce qui nous amène à la deuxième étape de notre aventure dans le « data journalism » : une nouvelle phase de développement d’E-diplomacy, qui prend en compte les désirs de chacune des deux composantes de notre auditoire (le grand public et les diplomates). Il s’agit de consolider notre application et d’ajouter des fonctionnalités consistant, par exemple, à analyser comment les Etats et les individus exploitent le potentiel de Twitter dans les relations internationales. Nous avons construit l’outil. Il s’agit maintenant de l’exploiter.

Tout ceci, bien sûr, dépend de la bonne volonté de Twitter, une entreprise qui a donné des sueurs froides à bien des développeurs et des start-ups ces derniers mois en modifiant et en resserrant les règles déjà restrictives qui régissent l’accès à ses données. C’est la raison pour laquelle, désormais, il m’arrive plus souvent de me réunir dans des salles feutrées avec des escadrons de juristes que de retrouver les autres membres de mon équipe dans le café du coin où notre projet est né. Mais l’évolution de nos relations avec notre mère nourricière Twitter est une autre histoire dont la trame reste à écrire. Sans parler de l’épilogue...