Par Patrick FORT





Le palais de justice d'Oyem (photo: AFP / Patrick Fort)
AFP / Patrick Fort

OYEM (Gabon) - Quatrième ville du Gabon, Oyem est la « capitale » du pays fang. A ce titre, elle a le droit à une gendarmerie, un commissariat, un gouverneur, un siège de la BEAC (Banque des Etats d'Afrique centrale) et... à son palais de justice avec ses règles particulières.

Dès le début, le président Sylvain Lendira signale qu'il fera confisquer tout téléphone portable qui perturbera l'audience et qu'il est interdit de croiser les jambes. Je décroise donc les miennes sur lesquelles était posé mon calepin. En vingt ans de journalisme et des dizaines d'audiences, c'est la première fois qu'on me demande de ne pas croiser les jambes.

J'ai fait le déplacement jusqu'à Oyem pour le procès du préfet de l'Okano, Olivier Bassiva (photo ci-dessous). Cet homme de 46 ans est accusé d'avoir envoyé des chasseurs dans une zone protégée pour ramener du gibier pour une réception à laquelle devait assister le président Ali Bongo Ondimba. Ce n'est pas tous les jours qu'on juge un préfet en République... et un préfet qui braconne dans un pays où il existe de nombreuses espèces protégées, ça sent la belle histoire...

Mais pour la belle histoire, il me faut attendre. Il y a une trentaine de dossiers sur la table du président. Voies de fait, insultes, coups et blessures volontaires, destruction de propriété immobilière, diffamation... Le président les égrène un à un citant prévenus et témoins. Dans la majorité des cas, il manque le prévenu (qui ne l'est pas, justement). C'est une litanie: "renvoi au 6 décembre", puis "renvoi au 20 décembre" pour permettre au parquet d'envoyer une citation à comparaître en bonne et due forme.


Le préfet accusé de braconnage, Olivier Bassiva (photo: AFP)

AFP / Jonas Moulenda


Le président qui n'aime pas les jambes croisées est humain. Il prend la peine de parler et d’expliquer poliment à chaque personne la procédure. Un plaignant est là pour la quatrième fois. Il a parcouru une centaine de kilomètres pour venir, et fait la moue devant ce nouveau renvoi:

- Monsieur! Ondo (nom transformé, son adversaire) est au village. Il ne viendra pas. Il sait qu'il y avait le procès aujourd'hui... Il ne vient jamais.

Le président regarde le dossier. Il n'y pas de convocation et il ne veut pas juger l'affaire sans entendre les deux parties.

- Vous habitez où?

- Au village.

- Quel village?

- Endama (phonétique).

- Où est-ce?

- Près de Bitam (autre ville du Nord).

- Bon, on va vous convoquer pour la prochaine audience foraine (le tribunal se déplace régulièrement dans certains gros bourgs). Ça vous fera moins loin.

La salle est climatisée. Derrière le président, une peinture avec la balance de la justice et l'inscription "Auctoritate rationis sed non ratione auctoritatis (La force de la raison mais non la raison de la force)". Un drapeau gabonais immaculé est accroché à une fenêtre.

Un téléphone portable sonne. Un vieillard. Le président gronde: «C'est la dernière fois. Le prochain téléphone qui sonne sera confisqué».

Me David Foumane, l'avocat du préfet, intervient. C'est l'ancien bâtonnier de Libreville: «M. le président, permettez moi de vous demander qu'on déplace notre table. D'ailleurs, je voudrais faire remarquer que le banc (il désigne un banc à l'autre bout de la salle) a été offert par le barreau de Libreville pour que les avocats puissent l'utiliser. Et il y avait une table que je ne vois pas...»


Régis Bibang, l'agent des Eaux et forêts qui a découvert le scandale (photo: AFP / Patrick Fort)
AFP / Patrick Fort

Après la lecture de quelques délibérés, on arrive enfin à l'affaire. Regis Bibang, l'agent des eaux et forêts par qui le scandale est arrivé (photo ci-dessus), raconte son histoire. Il allait inspecter une concession forestière sous aménagement durable (CFAD). L'administration oblige notamment les forestiers à conserver la biodiversité sur leurs concessions. A ce titre, il est interdit d'y chasser. Seuls les villageois ont le droit de le faire, et à pied seulement.

Il aperçoit alors un véhicule « à la cargaison suspecte » et l'interpelle. Dans le véhicule -celui du préfet: trois mandrills et un céphalophe (une antilope africaine couramment appelée "céphalopode" à tort), deux espèces totalement protégées, ainsi qu'un toucan et trois antilopes, qui le sont partiellement. Pour se justifier, alors que la chasse n'était pas ouverte et qu'il est de toute façon interdit de chasser dans les CFAD, les chasseurs avaient exhibé un ordre de mission du préfet. Mais Bibang, ingénieur de métier, n'est pas impressionné. Il demande à confisquer le gibier et refuse de parler au téléphone avec le préfet.

-Ils m'ont demandé de parler avec leur chef. Je leur ai dit que ce n'était pas le mien et je leur ai demandé de demander au préfet de venir.


"Allez vous plaidre au ministre!" crie le préfet gifleur


Le préfet arrive quelque temps plus tard. Furieux et persuadé de son bon droit. Il assène alors une gifle (selon lui) ou un coup de poing (selon Bibang) et lance: "Allez vous plaindre au ministre!".

-Il m'avait fait venir de loin. Il contestait mon autorité devant les gens. Je me suis senti humilié. Je n'aurais pas dû. Je présente mes excuses à ce Monsieur, affirme Bassiva tête basse.

Pendant que je prends des notes, je croise mes jambes sans faire attention. Une imposante employée des services pénitentiaires arrive à ma hauteur et me donne un coup de pied. «On ne crois pas les jambes ici!» Elle-même est en débardeur, débraillée, avec un cure-dent dans la bouche...


Vue de la forêt gabonaise près de Bambidie (photo: AFP / Sylvie Briand)
AFP / Sylvie Briand

Il se «comportait comme un roi sur ses terres», estime Me Rufin Nkoulou, l'avocat de la Direction de la Faune et de l'agent des Eaux et Forêts.

Bibang porte plainte le même jour et la procédure suit son cours. Les deux chasseurs sont arrêtés en avril, le préfet en mai.

Le procureur Ulric Nzoundou affirme qu'arrêter le préfet a été «un casse-tête chinois parce c'était une autorité». Mais la machine judiciaire parvient quand même à se mettre en route. Depuis son accession au pouvoir en 2009, le président Ali Bongo Ondimba, fils d'Omar Bongo, a mis l'accent sur le «Gabon vert» et se positionne comme un défenseur de la nature. Il a notamment fait brûler cinq tonnes d'ivoire en juin, une première en Afrique centrale (photo ci-dessous).


Incinération de 5 tonnes d'ivoire à Libreville, le 27 juin 2011 (photo: AFP / Wils Yanick Maniengui)
AFP / Wils Yanick Maniengui

Le préfet Bassiva se défend. Il affirme avoir agi de manière «exceptionnelle» en vue de la réception du président de la République, et qu'il ne faisait que poursuivre des pratiques anciennes. «J'ai mal apprécié. J'ai pensé qu'en période exceptionnelle on peut faire fi des dispositions légales (...) J'ai pensé, peut être maladroitement, que je pouvais initier des parties de chasse», avoue-t-il. «Demandez si le président de la République voulait manger de la viande de brousse», ironise le procureur.

Le préfet baisse la tête. Quelques instants plus tard, son avocat Me Foumane lance un pavé dans la mare: « L'ancien président de notre pays (Omar Bongo) pour faire plaisir à Chirac et Sarkozy, il prenait l'hélicoptère et tirait sur des buffles dans des réserves, des zones totalement protégées! Tout le peuple gabonais le sait!»


"Giscard ! Giscard aussi !"


La foule crie son approbation. Certains crient: «Giscard, Giscard aussi !» Le président tente de ramener le calme, tout en démentant les propos de l'avocat qui n'en démord pas: «tout le monde le sait!» Il demande même à M. Bibang de répondre s'il a déjà entendu cette anecdote. L'ingénieur est gêné. Il se tourne vers son avocat qui lui fait non de la tête.

Après deux heures de débats, le procureur attaque son réquisitoire. Il veut faire un exemple: «Il n'y a pas que les plus petits (...) mêmes des autorités doivent subir les foudres de la loi». Il demande 18 mois de prison pour le préfet à qui il ne reconnaît «aucune circonstance atténuante». «Le préfet s'est dit: les missions régaliennes de l'Etat, je m'en fous!» crie-t-il en direction de l'intéressé. Il requiert 12 mois pour les deux chasseurs qui accusent le coup en hochant la tête, se demandant sans doute dans quelle galère ils sont tombés.


Une famille d'éléphants de forêt d'Afrique dans le parc de la station de Lopé (photo: AFP)
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Un téléphone sonne. Cette fois, un agent le confisque, l'éteint et le pose sur la table du greffier. Le coupable ne tente même pas de protester...

Vient ensuite Me Nkoulou, l'avocat des parties civiles. C'est un des ténors du barreau librevillois. «La faune est une richesse du Gabon», rappelle-t-il. «Comment la localité peut-elle se développer si le préfet est le premier à fouler les lois?» Son client M. Bibang demande cinq millions de francs CFA (7.500 euros) de dommages-intérêts, une véritable fortune. La foule crie, certains rigolent.

-Ahhh ça! On sait pourquoi il venu maintenant!, lance une dame.

Pendant ce temps, un agent me demande poliment de décroiser les jambes.


"Qu'on fasse le tour des congélateurs !"


C'est au tour de la défense. Me Foumane est lui aussi brillant. Il a gardé toutes ses cartouches pour sa plaidoirie, accusant notamment Bibang d'avoir voulu «partager la viande» avec les chasseurs et d'avoir simulé des blessures. «Dix jours d'ITT (interruption temporaire de travail) pour une gifle. On croit rêver! Il y a des malins qui savent ce qu'il faut demander aux médecins e des médecins complaisants».

Mais, surtout Me Foumane resitue le braconnage dans le contexte du Gabon où la viande de brousse, souvent celle des espèces protégées, se vend partout. «Qu'on fasse le tour des congélateurs! Si vous devez poursuivre les chasseurs, vous aurez des audiences similaires toutes les semaines!» Il demande les circonstances atténuantes et une peine inférieure à douze mois pour ne pas que le préfet perde son statut de fonctionnaire.

Le 6 décembre, le verdict est tombé: un an de prison, dont sept mois ferme, pour le préfet. Les deux chasseurs écopent chacun de dix mois de prison dont deux avec sursis. Les peines couvrant leurs mois de détention préventive, tous ont pu quitter la prison d'Oyem, située tout près du plus célèbre restaurant d'Oyem: la Maison blanche. Décidément, la roche tarpéienne est proche du Capitole.