«Couvrir un conflit comme celui qui vient de faire rage pendant huit jours dans la bande de Gaza confronte le journaliste à la vision atroce de dizaines de cadavres d’adultes ou d’enfants, souvent exhibés par leur proches dans une atmosphère dantesque», explique Guillaume Bonnet, reporter vidéo de l’AFP envoyé spécial dans l’enclave palestinienne. Dès lors, quelle est la bonne attitude pour le reporter ?


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GAZA – « Les Américains ont perdu des milliers d’hommes en Afghanistan. Les Français, des dizaines. Mais jamais, ou rarement, nous n’avons vu leurs corps.

« Rien de tel à Gaza, où couvrir un conflit comme celui qui vient de faire rage pendant huit jours confronte le journaliste à la vision atroce de dizaines de cadavres d’adultes ou d’enfants, souvent exhibés par leur proches dans une atmosphère dantesque. Les Palestiniens révèrent le martyr, le «shahid». Les corps sont toujours visibles pendant les funérailles et brandis par la foule.

« Pendant mon séjour à Gaza, j’ai eu la «chance» de ne pas être trop confronté à la mort d’enfants. J’ai quand même été témoin d’un certain nombre de scènes atroces.

« Le mercredi, deux journalistes de la chaîne de télévision du Hamas ont été tués dans un raid israélien. Après avoir filmé leur voiture totalement calcinée, je me suis rendu en urgence à la morgue de l’hôpital, avec le photographe Marco Longari (vidéo ci-dessous), pour tenter de prendre des images des corps qui avaient déjà été extraits du véhicule.



« C’était une cohue inimaginable. L’hôpital est considéré comme un endroit sûr, à l’abri des raids. De nombreuses chaînes de télévision s’y sont installées pour faire leurs directs. En entrant, nous sommes tombés sur deux cadavres qui baignaient dans une mare de sang. Il s’agissait de deux Palestiniens qui avaient été lynchés dans la rue après avoir été accusés de collaborer avec Israël. C’était tout simplement monstrueux. J’ai préféré ne pas filmer, mais mon collègue photographe Marco Longari a pris cette image :


Du sang s'écoule sous la porte de la morgue de l'hôpital al-Shifa de Gaza, le 20 novembre 2012 (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

« Je me pose toujours la question : «dois-je filmer ou pas ? » Mais à la morgue de Gaza, les corps sont exposés sur des tables en métal. Tout le monde trouve normal que la presse entre et les photographie ou les filme à sa guise, parfois à quelques centimètres de distance.

« Ce n’était pas mon premier reportage à Gaza. J’étais déjà venu ici plusieurs fois, il y a une dizaine d’années. Déjà, c’était exactement comme ça.

« Sur le moment, on est à fond dans l’action. Derrière la caméra, il y a un écran entre le journaliste et la mort, au sens propre comme au sens figuré. La caméra est une barrière contre les sentiments. C’est après, quand je repense à ce que j’ai vu, aux corps d’enfants ballotés dans les bras de leurs parents qui viennent de les extraire des décombres des maisons, que c’est le plus difficile.»

(Témoignage recueilli par Roland de Courson)


Regardez également un des reportages de Guillaume Bonnet à Gaza: «Les enfants au coeur du conflit» :