Par Sophie LAUTIER





Suivre en temps réel la position du Marion Dufresne, sur le site de l'Institut polaire français.


L'aube au Laboureur (photo: AFP / Sophie Lautier)
AFP / Sophie Lautier

BASE DE PORT-AUX-FRANCAIS (Iles Kerguelen) - Jeudi 6 septembre, température: 0°C, soleil.

Autant les couchers de soleil sont aléatoires dans les australes, autant les levers sont souvent au rendez-vous. Enfin, pour ce que j'ai pu en juger en si peu de temps.

A la cabane du Laboureur, la féerie a duré de 6H30 à 8h30. Une féerie de blanc vêtue, le temps arrêté. Le café soluble de ce matin ne ressemblait à aucun autre café soluble, et Dieu sait si j'aime pourtant le bon café.

Le temps pour l'hélicoptère de faire une rotation, le temps s'est couvert et la seconde fournée de bienheureux est repartie sous la neige. Fuyant le front, allant vers le soleil qui baignait la base à seulement
une trentaine de kilomètres à vol de goéland ou de pétrel, c'est comme on préfère.


Kerguelen sous la neige, vue d'hélico (photo: AFP / Sophie Lautier)
AFP / Sophie Lautier

Je suis de nouveau logée à l'hôpital, le "Samuker". Véronique, la "bibou" (adjointe de la "bib", la chef médecin), sera mon "coach" sur la base. Une chance d'être accompagnée par cette jeune femme énergique, je me sens un peu perdue avec ce retour à la civilisation. L'OPEA (chef des opérations) nous avait prévenus : "Autant Crozet, c'était un village, autant là, c'est la ville". Certains l'appellent d'ailleurs "la capitale".

L'hôpital est le seul des 54 bâtiments de Port-aux-Français doté d'une baignoire. Luxe réservé aux malades.

Je ne sais trop où donner de la tête, je voudrais bien rencontrer les gens du CNES et de Météo France, dont les locaux sont excentrés. On embarque dans l'utilitaire-ambulance, on prend quelqu'un en stop et on file sur la plus longue route de Kerguelen: la route 66. Véridique, y a le panneau qui le prouve. Et la photo du panneau pour les sceptiques.


La route 66, la plus longue de Kerguelen (photo: AFP / Sophie Lautier)
AFP / Sophie Lautier

Le panneau d'interdiction de dépasser les 40km/h a, lui, été couché à terre par les vents, qui se sont fait flasher à plus de 170 km/h... foi de météorologue bien informé.

Vu les nids de poule sur les quatre kilomètres de la route, pas moyen de faire d'excès de vitesse dans notre bolide. La route est presque toute droite pour aller vers le centre de "Météo Ker" puis pour rejoindre le CNES (centre national d'études spatiales) qui a fait pousser de drôles de champignons blancs.

Ces quatre radômes (bulles de protection des antennes contre les vents), visibles depuis la baie, me rappellent étrangement Tintin et l'île mystérieuse...

Si la station de poursuite de satellites en tous genres du CNES date de 1995, la présence du Centre à Kerguelen remonte au début des années 60 et à sa collaboration avec l'URSS pour étudier les phénomènes liés aux aurores polaires situées aux deux extrémités d'une même ligne de force du champ magnétique terrestre.

Et il se trouve que l'île française de Kerguelen est sur la même ligne de force que Sogra, près d'Arkhangelsk. Cela donnera lieu à une expérience inédite de lancement d'une fusée de Kerguelen qui suivra la ligne de force et déclenchera à l'autre bout de la terre, en Russie, une aurore boréale artificielle. C'était en 1975. De cette collaboration reste un bâtiment appelé Fusov - pour Fusées soviétiques - où l'on peut voir encore des écriteaux en cyrillique. Paraît-il. Sébastien Lacour, le chef de la station CNES me l'a assuré. Je n'ai pas eu le temps de m'y rendre, il faudra revenir pour voir l'écriteau. Et faire la photo de l'écriteau pour les sceptiques.


A la station de Météo-France, préparation d'un ballon sonde (Photo: AFP / Sophie Lautier)
AFP / Sophie Lautier

Back on the 66 road. Revenir du far east (si j'en crois ma carte) alors que c'est déjà le bout du monde, ça fait comme une drôle d'impression.

Petit arrêt à Météo Ker pour voir un lâcher de ballon sonde dans l'atmosphère. Le nom laisse penser à de la technologie fine. Elle l'est certes, mais dans un emballage de polystyrène, accroché à une ficelle, qui pend d'un ballon gonflé à l'hélium dans un hangar glacial. Et le météorologue chargé de la manip doit ensuite sortir en courant de ce hangar et cavaler avec son matos à bout de bras pour éviter les effets tourbillons du vent près du bâtiment avant de le lancer vers le ciel dans un geste conquérant. Voilà, les prévisions météo nécessitent un certain don de soi, et il fallait que cela se sache. Car les lâchers de ballon sont quotidiens et la météo n'est pas toujours clémente.


Le bar Totoche, à la base de Port-aux-Français (Photo: AFP / Sophie Lautier)
AFP / Sophie Lautier

Bon, cette fois, on revient vraiment au saloon du bourg, qui répond au doux nom de Totoche. Rien à voir avec le petit Cro Ni Bar. Là, c'est à l'échelle de l'île, grande comme la Corse, mais en beaucoup plus déchiquetée. Y'a de l'espace. Deux baby-foot, un billard, une estrade, des canapés. La base accueille jusqu'à 120 personnes lors des campagnes d'été, il faut préciser.

C'est le soir de la passation de pouvoir, le soir où le préfet Bolot revêt son "habit de lumière" et où les chefs de districts "montant" et "sortant" mettent la chemise. Comme à Crozet, l'écharpe tricolore change
d'épaule, la clé de Ker change de main.

"Je suis un peu ému ce soir", assume Patrick Haon, le "sortant" de la 62e mission, "on va partir et on ne sait pas si on reviendra". Le "montant" Jean-François Vanacker peut lui redonner espoir: lui revient à
"Ker" après "onze ans d'absence" comme il dit. Il y a déjà été "disker" (comme chef de district Kerguelen) en 2001, après avoir d'ailleurs dirigé la station CNES en 1996 juste après son lancement (cf plus haut pour ceux qui suivent).

La 62e s'en va, vive la 63e.