Par Iskandar KAT

AFP / Pierre Torres
PRES D'ALEP (Syrie) - La guerre en Syrie, avec d'un côté un pouvoir dictatorial passé maître dans l'art de la propagande, et de l'autre des rebelles désorganisés, rend difficile la vérification des "vérités" des uns et des autres.
Dans ce conflit, les journalistes sont devant l'alternative: se rendre illégalement, comme le fait la majorité, dans le Nord contrôlé en grande partie par les rebelles (en se déplaçant sous leur escorte), ou tenter d'obtenir un visa, distribué au compte-gouttes.
Comme dans tout régime autocratique, les reporters sont contraints d'être accompagnés par un "guide" du ministère de l'Information, ce qui limite sérieusement les contacts avec les opposants et n'encourage pas les gens dans la rue à parler librement. Et si le journaliste a la mauvaise idée de semer son guide, il a toutes les chances d'être interpellé par les multiples agents de renseignement circulant dans les rues.
En outre, si pour une raison un article ne plaît pas aux autorités, le journaliste n'aura plus de visa. Quant à ceux rentrés clandestinement, ils ne pourront plus rentrer officiellement, en guise de "punition".
En raison de ces restrictions, le gros de la couverture quotidienne du conflit repose largement sur les réseaux sociaux, les militants contactés surtout via internet. Et aussi sur les médias officiels, même si ceux-ci sont souvent plongés dans un déni de la réalité: sur plus de 16 mois de révolte et de conflit armé, la chaîne officielle de télévision a consacré la plupart de ses programmes à des sujets aussi anodins que la diète végétarienne, la préservation du patrimoine ou encore les séances d'aerobic...

AFP / TV syrienne
Comme la guerre est étendue sur plusieurs fronts, les médias ont recours souvent à des pigistes dont la fiabilité doit être testée au fil du temps. La plupart de ces saisonniers de l'actualité se disent animés par la passion. Même si cela s'accompagne parfois d'une certaine frustration, tous ont le sentiment de jouer, dans des conditions très précaires, un rôle providentiel.
"Nous faisons un boulot en voie d'extinction: le reportage de guerre", affirme l'Espagnole Mayte Carrasco, l'une des dizaines de professionnels de la photo, du texte ou de la vidéo ayant choisi d'entrer clandestinement dans le pays pour se faire l'écho de la rébellion. "Nous sommes totalement vulnérables. Beaucoup n'ont même pas de gilet pare-balles ou de casque. Très peu sont équipés d'un téléphone satellitaire. Sans compter que l'argent liquide nous fait généralement défaut".
"Le journaliste indépendant doit assumer le fait que tous ses frais sont à sa charge. Il n'a pas de couverture médicale, il n'est pas accrédité par un grand média. Le pigiste est seul, tout seul, mais c'est son choix", explique l'Argentine Karen Maron, une ancienne de la corporation qui a fait ses premières armes en 2000 à l'occasion de la Deuxième Intifada dans les Territoires palestiniens.
La Syrie est le premier conflit que couvre le photographe italien Giulio Piscitelli. "L'an dernier je n'ai pu aller en Libye, regrette-t-il. Ici, j'espère que ce sera un tremplin pour ma carrière professionnelle. Et comme les grandes agences ne peuvent déployer sur le terrain autant d'équipes qu'elles le voudraient, cela me permet de vendre ma production".

AFP / Ahmad Gharabli
"J'aime ce travail et je crois que ce que nous faisons est très important", affirme-t-il. "Je ne pense pas que mon travail me rendra riche et célèbre. Je veux seulement pouvoir en vivre et faire du bon journalisme".
Un enthousiasme que beaucoup de ses collègues, plus expérimentés, tempèrent. "Tu te sens quand même exploité ", avoue le vidéaste espagnol Roberto Fraile.
Pour Karen Maron, le débat est clos depuis longtemps: "D'un point de vue humain, c'est parfois difficile à vivre. Le pigiste fait un boulot extraordinaire, il est reconnu pour la qualité de son travail et, ensuite, on va le jeter sans explication ni considération. Mais on sait bien qu'il n'y a aucun engagement écrit qui stipulerait qu'après une couverture réussie tu aurais droit à un contrat en bonne et due forme".
Loin du terrain, derrière leurs desks, d'autres journalistes tentent depuis le début de la révolte il y a plus de 16 mois de trier et d'authentifier le déluge d'informations et de vidéos disséminés quotidiennement via courriel et sur YouTube.
Confrontés à la fois à la propagande du régime et aux informations partielles de militants, beaucoup s'appuient sur une ONG basée en Grande-Bretagne: l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), qui compte sur un large réseau de militants, de médecins et d'avocats.

AFP / HO / Shaam News Network
Le président de l'OSDH, Rami Abdel Rahmane, explique que les bilans de morts et les informations sont recoupés en se basant sur différentes sources, qui ne se connaissent pas au sein d'une même ville. Il est rare jusqu'à présent que l'OSDH se soit laissée abuser, même si le nombre de rebelles tués fourni par cette ONG est en deçà de la réalité.
Le fait que l'ONU a arrêté fin 2011 de faire le décompte des morts a rendu la tâche plus ardue.
Le travail des journalistes est d'autant plus délicat quand il s'agit de massacres présumés: les chiffres divergent considérablement entre les militants, l'OSDH et parfois des organisations internationales. Il est surtout compliqué de connaître les circonstances des meurtres, notamment quand la dimension confessionnelle est avancée.
Dans le cas de Houla (centre), où une centaine de personnes ont péri en mai, les militants ont accusé des alaouites (une émanation du chiisme) d'être venus massacrer les habitants de cette localité sunnite et le régime a parlé de "terroristes". Pour les journalistes, il n'y avait aucun moyen de vérifier les faits.
Autre source: les services de sécurité. Des personnes haut placées dans le régime fournissent aussi des informations qui, prises avec prudence, se recoupent parfois avec celles des militants.
AFP / Antonio Pampliega