Par Jean-Pierre CAMPAGNE



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Ghislaine Dupont (2e à partir de la droite) et Jean-Pierre Campagne (1er à gauche) peu après la prise de Lubumbashi par la rébellion au maréchal Mobutu, en avril 1997 (photo: AFP)

Ghislaine Dupont (2e à partir de la droite) et Jean-Pierre Campagne (1er à gauche) peu après la prise de Lubumbashi par la rébellion au maréchal Mobutu, en avril 1997 (AFP)

PARIS, 3 nov. 2013 - Je me souviens de notre virée nocturne dans la savane congolaise de Lubumbashi, à la recherche d’un restaurant encore ouvert.

Quand le patron grec avait appris que c’était « Ghislaine Dupont de RFI » il avait vite rallumé ses fourneaux pour nous préparer des poulets frites, arrosés de Primus, un peu trop tiède quand même, la bière locale. Honoré de la présence d’une telle convive, heureux d’avoir à sa table l’une des voix de RFI parmi les plus connues sur le continent

Nous étions repartis de chez le Grec bien joyeux, toute une bande, à nous entasser dans le seul taxi qui avait bien voulu nous attendre...

Nous étions en avril 1997, la rébellion de Laurent Désiré Kabila venait de s’emparer de la katangaise Lubumbashi, deuxième ville du Zaïre, son coffre-fort minier.


Les portraits des journalistes Ghislaine Dupont et Claude Verlon, tués au Mali, sont affichés devant le siège de RFI, le  3 novembre 2013 (AFP / Pierre Andrieu)

Portraits des journalistes Ghislaine Dupont et Claude Verlon, tués au Mali, devant le siège de RFI, le 3 novembre 2013

(AFP / Pierre Andrieu)

J’étais arrivé avant les autres journalistes, depuis Kinshasa. Et j’avais aimé «scooper» la prise de la ville, après trois semaines de siège. C’était le temps des longs reportages, nous avions le temps, l’argent aussi, pour décrire les convulsions du monde, depuis nos ordinateurs portables et nos premiers téléphones satellitaires, lourds, encombrants certes, mais ô combien précieux dans ce vaste pays, ce ventre de l’Afrique, sans aucune ligne téléphonique. Les colonisateurs belges n’avaient pas pris le temps de penser au téléphone, mais ils avaient ouvert pas mal de routes et de voies ferrées pour acheminer les richesses volées du Congo.

Ghislaine et une volée de spéciaux, bloqués longtemps à Goma, dans l’est, avaient enfin pu rejoindre Lubumbashi et, comme à chaque couverture de guerre, nous nous retrouvions  tous au même hôtel. Là bas c’était le Karavia.

Au matin, dans l’effervescence des serveurs débordés par le flux grandissant de clients (reporters, commandants rebelles, riches .expatriés rentrés rapidement pour se joindre à la chute de Mobutu, et prendre les postes) Ghislaine la joyeuse était plutôt d’humeur fermée, entre premiers cafés et cigarettes.


Des soldats des troupes de Laurent Désiré Kabila arrivent dans le centre ville de Kinshasa le 18 mai 1997 (AFP / Pascal Guyot)

Des soldats des troupes de Laurent Désiré Kabila arrivent dans le centre ville de Kinshasa le 18 mai 1997 (AFP / Pascal Guyot)

Après, elle retrouvait son esprit aussi pointu que son accent parisien, aussi structuré que sa diction limpide.

Nous faisions équipe, comme parfois, souvent, entre «la» FP et «la» RFI comme disaient les Malgaches quand j’y étais pendant la révolution début 1990 avec Jean Hélène de RFI, assassiné  par un policier il y a dix ans à Abidjan dans un sale climat qui visait « le » journaliste.

Et maintenant Ghislaine et Claude.

Il y eut aussi Johanna Sutton, tuée dans le conflit afghan, la nouvelle nous était parvenue à la frontière ouzbèke, quand nous attendions de pouvoir traverser le fleuve Amou Daria pour rallier l’Afghanistan.

RFI paie un lourd tribut à son métier d’informer, ses journalistes sont très exposés car, en Afrique, RFI est LA radio, dans tous les villages, les savanes reculées, les fin fonds de forêts, les bidonvilles des capitales, les palais, les Africains écoutent tous RFI.


Un soldat rebelle est acclamé par la foule le 18 mai 1997 à Kinshasa (AFP / Christophe Simon)

Un soldat rebelle est acclamé par la foule le 18 mai 1997 à Kinshasa (AFP / Christophe Simon)

Nous sommes aussi exposés, nous, les agenciers, aux balles, aux éclats d’obus, aux machettes, et, de plus en plus, aux enlèvements et aux froids assassinats comme ce sombre 2 novembre dans la lumière de midi, à Kidal.

Mais RFI a un effet immédiat, instantané, les camps, les combattants les assimilent parfois à l’autre camp, les ressentent comme les porte-voix des personnes qu’ils interviewent. Et les crapules n’aiment pas entendre leurs crimes dénoncés sur la radio.

Jean Hélène avait ainsi, au Burundi, échappé à la mort: des miliciens à machette le cherchaient pour lui faire la peau, il avait montré son passeport portant son vrai nom, Christian Baldensperger, et avait pu passer le barrage sain et sauf.

Ghislaine, esprit vif, était parfois moqueuse, ainsi elle trouvait que l’antique 404 de Monsieur Ali, mon chauffeur, n’allait pas assez vite, le jour où Kabila avait fait son entrée triomphale dans Lubumbashi. Il faut dire qu’à 70 km à l’heure, vitres et portières tremblaient très fort, et 90 à l’heure paraissait inaccessible…


Un soldat rebelle, le 15 avril 1997 à Lubumbashi, au lendemain de la chute de la ville (AFP / Abdelhak Senna)

Un soldat rebelle, le 15 avril 1997 à Lubumbashi, au lendemain de la chute de la ville (AFP / Abdelhak Senna)

Tous les matins, nous demandions à la rébellion, qui marchait vers Kikwitt, sur la route de Kinshasa, de nous emmener avec elle, tout au moins de nous autoriser à la suivre. Tous les matins nous essuyions le même refus. Trop dangereux, disait le « colonel ». En fait nous le saurons vite, cette rébellion anti-Mobutu était formée de Rwandais, d’Ougandais, d’Angolais, aidés par des « conseillers » américains. On ne montre pas çà aux journalistes quand on leur vend une rébellion populaire de faux natifs de l’est du Zaïre.

Trois semaines sont passées, les animaux du zoo, ceux qui n’avaient pas été mangés comme le furent les crocos, étaient morts de faim, malgré quelques restes de repas apportés par une vieille dame belge à la maison envahie de masques africains. La rébellion poussait son avantage, les trafiquants de diamants venus de Mbuji Maï transitaient par notre hôtel, vite entourés de jeunes élégantes au flair aiguisé, bref la vie redevenait normale, au moins pour un temps. Il nous fallait décrocher, la fatigue commençait aussi à peser


Des pêcheurs apportent un crocodile dans un marché de Kinshasa, le 21 avril 1997 (AFP / Eric Feferberg)

Des pêcheurs apportent un crocodile dans un marché de Kinshasa, le 21 avril 1997 (AFP / Eric Feferberg)

Après un dernier adieu aux patrons et employés d’une petite boutique de souvenirs dans laquelle Ghislaine et moi nous rendions tous les jours car c’était là, au milieu des éléphants en faux ivoire et des pagnes poussiéreux, que nous collections la plupart de nos infos, un réseau spontané, naturel, par les habitants, les opposants, les rares voyageurs ….  

Nous étions entrés dans un pays qui se nommait le Zaïre; nous quittions la République démocratique du Congo, ainsi nouvellement nommée par Kabila. En cachant aux rebelles postés à l’aéroport notre statut de reporter…

J’ai revu ensuite Ghislaine, au détour d’un événement africain à Paris, aussi quand elle avait voulu s’essayer au tennis (mais elle fumait trop).

C’est souvent ainsi, entre reporters, nous nous voyons peu à Paris, nous nous retrouvons sur le terrain, sur les terrains de guerre.

Quand je suis venu tenir le bureau AFP de Kinshasa, je l’entendais souvent, sur RFI. La République démocratique du Congo était sa marotte, presque une obsession. Son réseau d’informateurs la nourrissait, à distance, car, après avoir déplu à Mobutu, son esprit frondeur, indépendant avait irrité Kabila père (assassiné) puis le fils (toujours en place), elle était interdite de séjour dans ce pays qu’elle aimait tant.


Ghislaine Dupont et Claude Verlon en juillet 2013 à Bamako (AFP / RFI)

Ghislaine Dupont et Claude Verlon en juillet 2013 à Bamako (AFP / RFI)

J’aimais et je n’aimais pas entendre son incisive voix, qui flinguait les turpitudes du pouvoir kinois. J’aimais la voix familière, mais, au petit matin, à l’heure du premier thé dans la chaleur déjà montante de Kin, quand je zappais de Radio Okapi de l’Onu à RFI, je pouvais redouter un scoop de Ghislaine, que je n’aurais pas eu. D’autant que, depuis Paris, il est souvent beaucoup plus facile de téléphoner à Goma que depuis Kin…. Et une fois ou deux, tes fraîches infos gâchèrent mon petit déjeuner Ghislaine…

Je ne sais précisément ce qui s’est passé à Kidal, ce que les deux journalistes de RFI ont payé de leur vie. Car ils ont payé pour autre chose que l’information en étant abattus aussi ignominieusement.

Je pense aux quatre libérations des otages français d’Arlit: y aurait-il eu non respect du deal passé avec les ravisseurs, ce serait donc une vengeance contre la France?

Ou bien, les sommes faramineuses (20 millions d’euros) évoquées à longueur d’antenne pour la rançon des quatre d’Arlit ont-elles données des idées à de potentiels ravisseurs à la vue de –rares- blancs dans Kidal, et leur scénario aurait mal tourné ?

Ghislaine la courageuse l’a peut-être su avant d’être abattue dans la pleine lumière du désert. 

Ce dimanche parisien, j’ai envie de lui proposer, de leur proposer, aux deux de « la » RFI,  de partir  en dernière virée nocturne dans la savane congolaise pour un poulet/frites/primus chez le Grec de Lubumbashi…Respect la go,  belle  et limpide route à toi… Qui sait ?


Le logo de RFI est barré de noir en signe de deuil, le 3 novembre 2013, au siège de la radio à Paris (AFP / Pierre Andrieu)

Le logo de RFI est barré de noir en signe de deuil, le 3 novembre 2013, au siège de la radio à Paris (AFP / Pierre Andrieu)

Jean-Pierre Campagne est journaliste au desk Afrique de l'AFP à Paris.