Troisième expert mondial en matière d'environnement à s'exprimer sur le blog Géopolitique à l'occasion du sommet Rio+20: Jeffrey Sachs, directeur de l'Institut de la Terre de l'Université Columbia et conseiller du secrétaire général de l'ONU. Cet économiste, mondialement connu pour ses travaux sur le développement, déplore que des arguties politiques et diplomatiques aient finalement enterré la totalité des décisions intelligentes prises lors du Sommet de la Terre de 1992 en matière de changement climatique, de biodiversité et de désertification. Il propose un nouveau plan d'action inspiré des Objectifs du millénaire pour le développement, grâce auxquels le monde est parvenu à réduire la pauvreté de façon significative.

AFP
QUESTION: Quelle est l’ampleur du danger auquel fait face l’humanité en matière de développement durable ?
REPONSE: C’est un danger extrêmement sérieux. Nous avons pris un retard considérable pour l'affronter. En gros, nous avons perdu vingt ans depuis le Sommet de la Terre à Rio en 1992. C’est une question de première importance et pourtant, le monde, et plus particulièrement le système politique, ne tient pas compte de cette importance.
Q: Dire que nous avons perdu vingt ans depuis Rio est une accusation radicale. Vous voulez dire qu’aucun des objectifs fixés à Rio n’a été atteint ?
R: Quand on procède à une analyse systématique de ce que nous avons décidé de faire et de ce qui s’est vraiment passé, le bilan pour l’humanité est plutôt pauvre. Trois traités forts ont été signés à Rio. Forts dans le sens où ils contenaient des engagements clairs : un sur le changement climatique, un autre sur la diversité biologique, et un sur la désertification. Vingt ans plus tard, aucun d’eux n’a atteint son but. Sur ces trois fronts, la situation est encore pire qu’il y a deux décennies.
Q: Vous proposez un nouveau point de départ, les Objectifs du millénaire pour le développement, pour imaginer comment nous pourrions fixer de nouveaux objectifs. C’est ce que vous appelez les « Objectifs de développement durable ». Quelle est idée derrière cela ?
R: Le processus de Rio, il y a vingt ans, était fondé sur l’idée que les traités prendraient un caractère contraignant par le biais de lois nationales et du droit international. Ces traités étaient bien faits, et ils nous avaient impressionnés par leur intelligence et leur clairvoyance. Mais le droit international s’est révélé totalement insuffisant. Plutôt que sur des actions concrètes, chacun de ces traités a débouché sur des contentieux juridiques et diplomatiques. Plutôt que de se demander : « qu’est-ce qui doit être fait et comment », un temps considérable a été perdu dans des querelles sur « qu’est-ce qui est contraignant », « qu’est-ce qui est vérifiable », « qu’est-ce qui peut être contrôlé ». La diplomatie et le droit international sont importants. Mais placer des problèmes cruciaux pour la planète dans ce seul contexte a exclu de la table à la fois la société civile mondiale et le monde des affaires, lequel est à la fois une des sources des problèmes et celui qui dispose des technologies nécessaires pour y remédier.
Une grande partie des recherches capitales menées sur ce qui doit être fait à présent – quelles voies faut-il suivre, quel type d’investissements et de recherche et développement sont nécessaires, et selon quel calendrier – n’a pas été prise en compte dans ces querelles juridiques qui se prolongent maintenant depuis près de vingt ans. Nous devons ouvrir un nouveau front dans cette bataille. Un front dans lequel la société mondiale a la parole. Nous avons besoin d’une mobilisation mondiale sur ces problèmes qui, pour la planète, sont une question de vie ou de mort.
Les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) sont des objectifs adoptés au niveau mondial pour combattre la pauvreté, la faim et la maladie. Ils ne sont pas légalement contraignants, ce qui signifie qu’ils ne sont pas sujets à tous les débats sur la vérification, le contrôle et ainsi de suite, qui ont miné les trois traités de Rio. Bien sûr, le fait que les OMD n’aient aucun caractère obligatoire induit des faiblesses. Mais ils ont constitué un appel mondial à l’action qui a mobilisé des millions de personnes à travers la planète, qui a informé les gouvernements et les a poussés à prendre au sérieux les défis de la pauvreté, de la faim et de la maladie. Nous pouvons en tirer un enseignement : il ne faut pas compter sur les politiciens et sur les diplomates pour mener ce travail à bien.
Si nous choisissons de nous en remettre à la politique locale, cela nous rendra vulnérables aux groupes de pression et aux cycles électoraux. Cela signifie aussi que ceux qui possèdent l’expérience pratique pour résoudre les problèmes, ceux dont nous avons besoin pour réussir le travail, ne seront pas autour de la table. C’est la triste réalité de ces vingt dernières années. Ce n’est pas comme si nous avions mené des discussions sur une mauvaise base. Et encore moins, bien sûr, comme si le changement climatique n’existait pas. Bien sûr qu’il existe. Bien sûr qu’il s’aggrave. Bien sûr que c’est une menace pour l’humanité. Mais cette question est passée au second plan derrière les querelles juridiques et diplomatiques d’une part, et derrière la propagande des entreprises auprès des organismes politiques nationaux d’autre part. L’humanité, qui connaît les dangereux bouleversements en cours et s’en inquiète, n’a pas vraiment voix au chapitre. L’espère que les OMD leur donneront cette voix.

AFP
Q: Mais les OMD comportent des chiffres écrits noir sur blanc, des objectifs concrets à atteindre. Alors que vos propositions d’objectifs de développement durable, publiées cette semaine dans la revue The Lancet, sont en grande partie des souhaits, à l’exception peut-être de la première. Il n’y a pas d’objectif concret...
R: C’est vrai. Les chiffres ne sont pas encore là. Le scénario le plus probable, c’est que nous tomberons d’accord sur le principe des objectifs de développement durable (j’espère que ce sera fait à Rio+20), et qu’ensuite nous négocierons leur contenu pendant une année environ. L’idée de chiffrer ce que nous souhaitons est importante, mais elle risque aussi de faire trébucher tout le processus.
Q: Le monde reste englué par la récession. Des voyants rouges s’allument partout dans le monde pour annoncer la prochaine crise. De toute évidence, ce n’est pas le meilleur moment pour fixer des objectifs internationaux ambitieux...
R: D’un point de vue politique, non. Mais d’un point de vue économique plus profond, c’est en fait exactement ce qu’il nous faut. Une des grandes erreurs que les principaux gouvernements ont commises après 2008 a été de penser qu’ils pourraient, d’une façon ou d’une autre, redémarrer une croissance tirée par la consommation, comme si la bulle n’avait pas éclaté. Les Etats-Unis ont travaillé très dur pour essayer de replacer le consommateur au centre de la reprise économique américaine. Mais le consommateur américain est fatigué, surendetté, frappé par les saisies immobilières. Cette stratégie n’a pas vraiment fonctionné. Même avec les mesures de relance, nous n’avons pas pu revenir à l’environnement d’avant 2008 parce qu’il s’agissait d’une époque artificielle, basée sur la surabondance de liquidités et sur les excès en matière de crédit.
Ce qu'il nous faut, c’est d’une reprise tirée par les investissements. Or, les investissements pour le développement durable peuvent à la fois sauver la planète et sauver l’économie. Avec nos moyens de production sous-utilisés, avec des consommateurs qui réclament des emplois, nous pourrions utiliser notre appareil productif pour entamer un processus de 40 ans qui rendrait notre système moins générateur d’oxyde de carbone, nos villes plus vivables, et protègerait notre biodiversité. Nous sommes dans une période parfaite pour ces investissements, et pourtant des initiatives cruciales sont paralysées. Les lobbies sont plus puissants que jamais, les compagnies pétrolières crient : « pas maintenant, pas maintenant » et s’efforcent de préserver à tout prix cet intenable statu quo. Sous un vrai leadership, nous nous apercevrions que le développement durable n’est pas handicapant. Que c’est, contrairement au raisonnement à court terme qui domine jusqu’à présent, la voie vers une véritable reprise.

Q: Ce genre d’investissements va nécessiter une gouvernance à la fois intelligente et courageuse. Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est possible, et quels forums ou structures sont nécessaires pour y parvenir ? Une super-agence de l’ONU ? Le G8 ? Le G20 ?
R: Curieusement, tomber d’accord sur des objectifs mondiaux peut, en soi, être l’amorce qui nous permettra d’accomplir toutes ces choses. Les OMD, si imparfaits soient-ils, ont joué ce rôle. Il y a une douzaine d’années, nous faisions face à des pandémies rampantes et hors de contrôle, la situation des petits agriculteurs était désespérée mais totalement ignorée. Les OMD ont mis en lumière des domaines qui avaient été négligés au cours des vingt années précédentes. Je pense que les objectifs de développement durable peuvent avoir le même résultat.
Un des aspects les plus tristes de la situation actuelle, c’est que les connaissances et les technologies nécessaires pour déterminer la voie à suivre existent en grand nombre, mais que ceux qui les maîtrisent ne sont pas représentés à la table des négociations politiques. Nous vivons une situation désastreuse dans laquelle les participants à toutes les négociations (sur le changement climatique, NDLR) ne disposent d'aucun moyen technique pour faire face à la situation. Ce sont les mauvaises personnes qui participent aux réunions. Il n’y a que peu d’experts en technologies. C’est comme une partie de poker à 192 joueurs, dans laquelle chacun joue avec des cartes vierges parce qu’ils ne connaissent pas le sujet sur lequel ils sont en train de négocier. Nous devons créer des objectifs réels, et ensuite inciter les gouvernements à développer des plans d’action pour les atteindre, en mobilisant la communauté des experts, des ingénieurs des planificateurs et des leaders de la société civile.
Je ne dis pas que la voie du droit international doit être abandonnée, mais nous devons ouvrir un nouveau front, un front pratique avec des plans pratiques. Cela ne signifie pas qu’il nous faut des gouvernements d’experts. Cela veut dire qu’il faut amener les experts autour de la table. Alors, des vrais choix pourront être faits. Pas des pseudo-choix comme c'est le cas actuellement.
Q: A quel point est-il important de redéfinir notre concept de croissance ?
R: La façon dont nous mesurons la croissance actuellement comporte deux défauts fondamentaux. D'abord, le produit intérieur brut ne prend pas du tout en compte les dommages environnementaux qui sont commis ainsi que les risques. Nous ne disposons pas de ce qu’on appelle une « comptabilité verte », qui prenne en compte les dommages présents et futurs.
Ensuite, il existe un décalage entre ce que nous comptabilisons comme de la croissance –c’est-à-dire la somme des activités calculée aux prix du marché – et ce qui nous fait nous sentir mieux en termes de santé et de qualité de vie. Le Paradoxe d’Easterlin, du nom d’un professeur de l’Université de Pennsylvanie, a démontré il y a trente ans que même si le revenu per capita continuait de croître aux Etats-Unis, le sentiment de bien-être des Américains stagnait depuis cinquante ans. En fait, pour beaucoup, il avait même diminué. Nous savons que l’argent ne fait pas le bonheur. Mais ce qui est encore plus frappant, c’est qu’on recense dans la société américaine un grand nombre de problèmes profonds, des problèmes qui s’aggravent, qui ne sont pas reflétés dans le PIB mais qui sont visibles au travers de l’anxiété, du mécontentement à l’égard des autorités et du manque de confiance sociale.
Il y a donc deux anomalies dans nos outils de mesure. Un, les énormes défis environnementaux qui étaient au centre du Sommet de la Terre de 1992 n’occupent pas notre champ de vision de façon significative. Et deux, les buts que nous poursuivons, même en faisant abstraction des risques environnementaux qu’ils comportent, ne sont même pas satisfaisants en termes de bien-être. Partout dans le monde, cela doit nous pousser à reconsidérer la façon dont nous mesurons le progrès social, et vers quoi ce système de mesure nous a menés. La comptabilité nationale est au centre de nos statistiques et de nos politiques nationales depuis environ soixante ans. Cette façon de compter prédomine depuis trois générations. Nous voyons de plus en plus clairement dans quel pétrin elle en train de nous mettre.

AFP / Daniel Mihailescu
Q: Parlons-nous d’un changement de paradigme dans la pensée ?
R: Oui. Le paradoxe, c’est qu’alors que la crise s’aggrave, la nécessité de faire mieux les choses ne saute pas aux yeux. Avec la montée de l’anxiété, du sentiment de vulnérabilité et de la panique, le statu quo trouve le terrain idéal pour accroître son emprise. Les intérêts particuliers sont bien enracinés, de même que la sensation selon laquelle « ce n’est pas le moment de faire quelque chose de différent ». L’impact de tout cela saute aux yeux.
Mais il existe aussi un désir profond et croissant pour un changement de direction, même si ce désir pas exprimé au niveau politique ou médiatique. En la matière, les Etats-Unis constituent à la fois une curiosité et un risque. C’est un pays qui a tous les atouts en main : plus de capacités, plus de technologie, plus de flexibilité, plus de profondeur dans les connaissances. Et pourtant, c’est peut-être le pays du monde qui est le plus paralysé à l’heure actuelle. Les problèmes n’y sont même pas discutés. Le président des Etats-Unis est l’un des rares dirigeants du monde qui sera absent de Rio+20. Il est frappant que le pays le plus équipé pour faire face à ces problèmes d'environnement sera probablement le moins enthousiaste à s'y attaquer. A cause de l’emprise du statu quo.
Q: Quels sont vos espoirs et vos attentes pour Rio+20 ?
R: J’espère qu’un engagement clair et solide en faveur des objectifs de développement durable sera au centre de la conférence. C’est notre principal espoir. Je souhaite vraiment voir naître une génération de jeunes gens qui, dès leurs premiers jours à l’école, comprendront que la société doit avoir trois objectifs : économique, environnemental et social. Qu’ils comprendront que le développement durable est le plus grand défi auquel fera face leur génération, et qu’il existe des moyens pratiques pour agir.
Voilà à quoi pourraient aboutir les objectifs de développement durable. Si cette conférence peut mettre le développement durable au centre des préoccupations mondiales, et même si amener les Etats-Unis à la raison pendra beaucoup de temps, cela sera accueilli avec beaucoup d’excitation et d’enthousiasme par la génération montante et par les gouvernements du monde entier. Tout le monde sait que nous sommes maintenant au bord du gouffre. Tout le monde veut changer de direction.
Propos recueillis par Marlowe HOOD
Jeffrey Sachs est un économiste américain et un des principaux experts mondiaux en matière de développement durable. Il dirige l’Institut de la Terre à l’Université Columbia, et travaille également comme conseiller du secrétaire général de l’ONU pour les Objectifs du millénaire pour le développement. Il est l’auteur de « Common wealth : Economics for a Crowded Planet » (2008) et de « The Price of Civilization » (2001), ouvrages non traduits en français.

1 réactions
1 De DOLE Thierry - 15/06/2012, 13:51
MERCI