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AFP / Frédéric Lafargue

Par Michel MOUTOT


A la fin de 2011, à la faveur du soulèvement dans plusieurs régions de Syrie, la rébellion s'est emparée de certaines villes du Nord, notamment Idleb. Mais elles n'occupaient en  fait des centre-villes que les forces de Damas avaient évacués. 

Quand, à la mi-mars, Bachar el-Assad a ordonné à ses hommes de reprendre Idleb, les rebelles, instruits par l'exemple de Homs et du déluge du feu qui s'était abattu sur certains quartiers, ont choisi de se retirer sans combattre. Ils n'avaient de toutes façons pas l'armement nécessaire pour résister.

A la dernière minute, alors que les chars encerclaient déjà la ville, ils se sont glissés de nuit entre les oliviers et ont gagné les montagnes. 

Bassel, 34 ans, est l'un d'eux. Il est arrivé la veille dans ce petit village, en partie habité par des Druzes, tout proche de la Turquie. 

"Nous étions dans la ville, mais on ne peut pas arrêter des chars avec quelques kalachnikov et peu de munitions", dit-il. "Nous avons reçu l'ordre de quitter Idleb, pour lui éviter le sort de Baba Amr," quartier rebelle de Homs, pilonné pendant un mois avant d'être repris par l'armée le 1er mars.

"Ils auraient tout détruit à coups de canons. Nous sommes partis de nuit, à travers les oliviers, avant que le siège ne soit trop étanche. Il a fallu se battre un peu pour sortir, mais pas beaucoup. Nous connaissons bien les chemins. Les soldats de Bachar viennent du Sud, ils sont perdus dès qu'ils sortent de leurs chars. Il ne reste que des civils maintenant à Idleb, et ils ont très peur. Des gens arrivent à se glisser dehors parfois, la nuit, mais c'est très dangereux".

A ses côtés un civil, "Abou Ahmad" raconte que son frère, qui connaissait l'un des officiers de l'armée syrienne, a acheté le droit de quitter la ville, alors que les blindés avaient déjà pris position sur le boulevard circulaire qui entoure Idleb. 

"Mon frère a appelé un officier. Il a dit: 'Nous voulons quitter la ville. Nous sommes cinq'. L'officier a répondu: 'C'est mille dollars'. Il nous a donné rendez-vous le lendemain soir, à la nuit tombée, dans un chemin d'une oliveraie au nord d'Idleb. Nous sommes arrivés à pied, mon frère a donné l'argent à l'officier qui était là avec quelques hommes. Nous sommes passés, il n'a rien dit. Plus loin, une voiture venue de la montagne nous attendait".

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AFP / Frédéric Lafargue

Comme bien d'autres, il a pris la direction du Nord de la province d'Idleb. Là, en vue de la frontière turque, de petits villages et des hameaux éparpillés dans des collines de terre rouge, rocheuses et escarpées, servent de sanctuaires aux rebelles. Dans ce secteur d'une vingtaine de kilomètres de long sur dix de large, c'est le groupe "d'Abou Souleimane" qui tient les routes et les hameaux. 

Quelques hommes à l'armement disparate, en civil pour la plupart, sont postés aux carrefours, aux abords des villages. Quelques Kalachnikovs, des fusils de chasse, un seul lance-roquette. Des barrages formés de talus de terre, de gros morceaux de canalisations en ciment, des meubles cassés. 

Rien qui puisse résister plus de quelques minutes à l'attaque d'une armée constituée, mais cela suffit pour arrêter les voitures civiles, vérifier les cartes d'identité quand on ne connaît pas les passagers, ouvrir les coffres, marquer son territoire. 

"Les chars ne peuvent pas monter ici, ils craignent les embuscades" dit le chef, Abou Souleimane. "Et nous sommes si près de la frontière que Bachar n'osera pas employer l'aviation, il craint les Turcs". 

A 35 ans, ce fils de notable de Hama tué dans la répression sanglante de la révolte de 1982 a mis la richesse familiale à contribution pour former dans cette région l'un des groupes armés qui luttent contre le régime de Bachar al-Assad.

L'unité porte son nom, c'est lui qui donne les ordres, accueille les nouveaux venus, finance les achats d'armes. Au volant de sa berline blanche, lunettes noires et fusil d'assaut américain M4 entre les jambes, il roule à petite allure, saluant paternellement les jeunes gens en armes aux carrefours. 

Il affirme disposer d'un millier de combattants. Difficile à vérifier. La base que des journalistes de l'AFP ont pu visiter, quatre cabanes de parpaings au sommet d'une colline verdoyante, entourées d'oliviers, de ruines et de bains romains, n'en comptait qu'une trentaine. 

Aucun mur d'enceinte, pas de barbelés, rien qui délimite ou permette de protéger les lieux. Une cuisine improvisée dans l'une des cabanes, deux bouteilles de gaz, des jerrycans pour l'eau potable. 

Couché sous des couvertures, un blessé se repose au premier soleil du printemps. Nasser, 24 ans, a pris une balle dans l'épaule à Idleb. Bandé et perfusé, souriant tristement, il récupère. Le pick-up qu'il conduisait, avec un impact de balle en plein pare-brise au niveau du conducteur, est garé près de l'entrée du camp, sous un olivier. 

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AFP / Frédéric Lafargue

L'armement est léger, hétéroclite. A leur façon de les porter on devine qu'il y a parmi les rebelles bien des novices et peu de déserteurs de l'armée. De nombreux soldats syriens quittent leurs unités mais, d'après les récits recueillis dans la région, le plus souvent ils quittent le pays ou rentrent chez eux et se terrent dans leurs régions d'origine, attendant de voir dans quel sens va tourner le vent de la révolte. 

Dans cette "base" pas de stand de tir, de parcours du combattant, de site d'entraînement, d'armurerie ou de lieux de stockage. Ici, ce sont les balbutiements de la guérilla syrienne, elle s'organise comme elle peut, sans moyens, avec une coordination inexistante ou presque entre les groupes. 

"Notre but est de chasser l'armée de Bachar de toute la montagne", assure pourtant Abou Souleimane. "Nous allons les faire fuir et ce sera notre région, le berceau de la libération" dit-il, comme pour s'en convaincre lui-même. 

"Nous n'avons pas besoin d'hommes, nous avons plus de volontaires que nous pouvons en accueillir: ce qu'il nous faut ce sont des armes. Des missiles antichars, anti-aériens. Des choses modernes et efficaces. Combien de temps cela prendra ? L'ONU va peut-être mettre deux ans pour arriver à une décision. On s'y attend. La guerre sera longue".

Le "groupe de combat Abou Souleimane" assure coopérer avec des unités voisines pour monter des opérations. Leurs représentants viennent souvent, en fin d'après-midi, dans la maison où sont servis les repas pour prendre des contacts et coordonner les actions. 

Mais les hommes d'Abou Souleimane ne veulent pas entendre parler de l'Armée syrienne libre (ASL), qui semble monopoliser à l'extérieur de la Syrie la représentation de la rébellion. 

"Je suis allé trois fois en Turquie voir son chef, Riad Assaad", affirme le "capitaine Ayoub", l'un des seconds. "Je lui ai demandé de nous fournir de l'argent, des armes. Il n'a rien fait. C'est un menteur. Ce qu'il veut c'est prendre la place de Bachar dans son palais et rien d'autre !"

Si l'ASL semble disposer de puissants relais médiatiques et politiques en occident, dans la région visitée par l'AFP elle est invisible. Au point que l'on se demande parfois si le sigle "ASL" n'est pas utilisé à l'étranger, un peu par facilité, pour désigner tout rebelle combattant les forces de Damas...

Quelques dizaines d'hommes de l'ASL, autour de son chef Riad al Assaad, sont hébergés dans un camp près de la ville d'Antakya, en Turquie non loin de la frontière. Mais l'armée turque en interdit formellement l'accès à quiconque ne peut prouver, papiers d'identité à l'appui, qu'il est un parent de l'un des hommes logés là. 

Riad al-Assad donne parfois des interviews, via Skype ou au téléphone, mais rien ne permet de savoir précisément quelle sont son influence et sa capacité d'action à l'intérieur de la Syrie. 

Sur le toit d'une maison, dans le village voisin, deux rebelles disposent au soleil, pour les faire sécher après des jours de pluie, des bandes de milliers de balles de mitrailleuse.

"Il nous en faut davantage", se lamente Abdallah Zarzour, 30 ans, professeur d'arabe il y a un an. "Celles-ci viennent du Liban mais nous avons besoin d'armes plus puissantes. Si l'OTAN, l'ONU ne nous aident pas, notre combat durera des années. Bachar est fort, il s'est armé et a armé les siens pendant quarante ans".

Les hommes d'Abou Souleimane qui ne dorment pas dans la base sont hébergés dans des maisons sûres, une par hameau dans le secteur. Ils regardent la télévision et sur des ordinateurs des films enregistrés montrant comment fabriquer des bombes artisanales ou des mines anti-véhicules.

Ils portent dans leurs gilets des grenades faites de morceaux de tuyaux vissés, remplis d'un mélange détonant que l'on déclenche en allumant une mèche. Ils affirment avoir de plus gros modèles, capables de détruire des tanks.

L'un d'eux nous demande: "Vous voulez voir l'atelier où on les fabrique ?" Bien sûr...

C'est "M. Abdallah", maçon dans le civil mais artificier dans l'armée lors de son service militaire, qui nous reçoit dans l'atelier de fabrication des engins artisanaux. Une pièce nue aux murs de parpaings, près d'une des maisons sûres du groupe, non loin de la base.

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AFP / Frédéric Lafargue

Dans la pièce, les ingrédients: nitrate d'aluminium, engrais, gasoil. Mélangez, chauffez à la bonne température, vous obtenez une pâte détonante. Compressée dans un récipient solide, comme une section de tuyau soudée ou une bouteille de gaz, elle peut en explosant parvenir à un pouvoir de destruction proche de celui des engins militaires. 

"J'ai trouvé les recettes sur le web, je les ai copiées sur des clefs USB et les leur ai apportées", explique un de ses hommes. Il ne quitte jamais sa petite caméra vidéo, filme la vie et les opérations du groupe, qu'il poste tous les soirs sur internet, via une page Facebook. Pour se connecter, il approche de la frontière pour accrocher le réseau cellulaire turc. 

Dans un carton, dans un coin, les détonateurs fabriqués avec de petites sections de tubes remplies de cette pâte et reliées à des fils électriques.

"Ce n'est pas très difficile, et avec les gros engins nous avons déjà arrêté des chars," affirme M. Abdallah.

"Arrêté, pas détruit. Nous endommageons les chenilles et ils ne peuvent plus avancer. Pour les détruire, il faudrait plus puissant et nous n'avons pas. Mais nous les stoppons et c'est déjà ça. Ils commencent à le craindre," affirme l'artificier, assurant avoir commencé sa mortelle cuisine en juillet, quatre mois après le début de la contestation réprimée dans le sang en Syrie.

Les outils (perceuse, pinces, piles, fer et poste à souder) et matériaux (mastic, silicone, batterie de moto, poudres diverses) traînent au sol. Des alarmes de voiture vont servir à fabriquer des télécommandes.

Dans le couloir, trois bombonnes de gaz remplies d'explosif, vissées et câblées, prêtes à l'emploi. Dehors, dans un pick-up, cinq cartons de nitrate d'aluminium, made in Italy.

M. Abdallah emploie aussi des sections de tuyau en métal de vingt centimètres de diamètre, soudées aux deux extrémités, garnies de gros morceaux de métal pour provoquer des éclats.

"C'est dangereux, c'est vrai... Il faut faire attention..." Il nous conduit dans une maison voisine: il y a six semaines, les murs ont été soufflés de l'intérieur, le plafond noirci. 

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AFP / Frédéric Lafargue

"Seulement 200 grammes, cela a sauté pendant qu'on faisait le mélange... Heureusement c'était dans une assiette, nous avons été légèrement blessés. Dans un tube, nous serions morts..."

Abou Souleimane débarque dans la pièce, inspecte les lieux, soupèse les engins, satisfait. Pour terminer le travail entamé la veille et, sans doute, profiter de la présence de journalistes français, il a décidé de retourner sur la route menant au gros village voisin pour la faire sauter. 

"Hier, nous avons fait exploser une bombe sous la route mais ce n'était pas suffisant. Nous l'avons seulement endommagée. Allons terminer le travail", dit-il. La police et l'armée syrienne sont cantonnées dans ce gros bourg, même si depuis des semaines elles n'en sont pas sorties. Saboter la route, même si cela n'arrêterait pas des chars, pourra au moins s'assurer que des voitures de police ne pourront pas arriver par là. 

Ses hommes chargent trois engins (une bombonne de gaz pleine d'explosif et deux sections de tuyau) à l'arrière d'un petit camion, en route pour la route qui court sur le crête, en vue de la frontière. 

La petite troupe s'arrête près d'un carrefour. M. Abdallah va inspecter les lieux, cherche une grosse buse sous la route dans laquelle glisser ses bombes. 

A ce moment arrive, en face, un pick-up chargé de fûts de 500 litres, essence et gasoil. Abou Souleimane bondit de sa voiture, fonce sur le conducteur, l'extirpe du véhicule. Il le menace de son arme, le gifle, hurle. "C'est un contrebandier. Il voulait passer l'essence en Turquie alors que nous en avons tellement besoin ici" explique l'un des rebelles. 

Les deux passagers sont aussi forcés de descendre. Un des hommes d'Abou Souleimane s'installe derrière le volant, fait demi-tour et file vers la base. Cargaison confisquée, le pick-up sera restitué plus tard. 

Peu après, un autre pick-up. A l'arrière, une vache et deux veaux. Le conducteur aperçoit les hommes armés, freine, tente une marche arrière. Trop tard. Deux rebelles courent à sa rencontre. Même accusation, même punition: ils sont six, désormais, mine triste, apeurés, debouts au bord de la route à attendre que leurs véhicules leur soient rendus. 

S'ils ne prennent pas en charge le ravitaillement de leur zone, qui reste reliée au reste du pays, les rebelles en contrôlent les accès. L'électricité fonctionne encore, avec des coupures sporadiques de quelques heures par jour. Les échoppes sont approvisionnées. 

Les villageois saluent les rebelles, dont un bon nombre ne sont pas originaires de la région, sans qu'il soit possible de savoir à quel point ils soutiennent leur combat ou se contentent de tolérer leur présence (à laquelle ils n'auraient de toutes façons aucun moyen de s'opposer). 

M. Abdallah a trouvé le bon endroit pour placer la bouteille de gaz piégée. L'un des rebelles, de petite taille, se glisse dans la buse d'évacuation d'eau, place l'engin. Il ressort, deux câbles électriques blancs à la main. Cinquante mètres de fil, tout le monde recule. 

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AFP / Frédéric Lafargue

On pose sur la route une batterie de camion. M. Abdallah tend les deux câbles à Abou Souleimane. Honneur au chef. Il met en contact les deux électrodes, crie "Allah Akbar!"... Rien. Colère du patron, regard noir, l'artificier se précipite, vérifie les connections. "Allah Akbar !" et la bouteille de gaz explose, éventrant la route sur plusieurs mètres. Nuage de poussière blanche, des morceaux de bitume volent dans les airs. 

Abou Souleimane, radieux, se précipite pour voir les dégâts. La chaussée est éventrée sur la droite mais elle n'est qu'abîmée sur la gauche. On peut encore passer. 

"Yallah ! Apportez-en une autre !" ordonne le chef. Un second engin artisanal est glissé dans la canalisation. Une voiture approche, fait demi-tour à la vue des armes brandies. Tout le monde s'éloigne; nouvelle explosion. Le cratère est énorme, la route désormais impraticable sans l'intervention de soldats du Génie. 

En contrebas, les habitants d'un hameau alertés par le bruit sortent sur le seuil des maisons. De loin, Abou Souleimane leur fait le V de la victoire et hurle: "J'emmerde Hafez el-Assad !", père de l'actuel président, au pouvoir lors du massacre de Hama, devenu symbole de la brutalité du régime du clan Assad.