Poète, dramaturge et traducteur grec, Dimitris Dimitriadis a quitté pour quelques jours sa ville de Thessalonique pour la France, où est présentée une pièce inspirée de ses œuvres, "Pays natal", au Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 9 février.
C'est un homme chaleureux, au délicieux accent roulant les "r" qui développe, attablé à une table de bistrot du VIe arrondissement parisien, sa philosophie du théâtre et de la crise, qu'il a vue venir de manière presque "prophétique".
Photo: Kostas Mitropoulos
Question: Que pensez-vous de la pièce tirée de vos textes, "Pays natal" ?
Réponse: C'est un spectacle très vivant. Cela parle de quelque chose de précis comme point de départ — la Grèce, la crise —, mais en même temps, il y a une sorte de transgression de tout ça et on arrive à un niveau qui est plus poétique, qui est plus général, à une réflexion sur les événements.
A travers une mise en scène et des comédiens très frais, très directs, c'est un théâtre qui n'est pas du tout sophistiqué, fermé, qui est très ouvert, il y a un contact très fort, direct avec le public. D'après ce que j'ai vu, cela concerne des gens qui ne sont pas directement liés à ce qu'on appelle la crise. Le véritable sujet d’ailleurs, ce sont les raisons de la crise.
Q. Pour vous, cette crise n'est pas seulement économique ?
R. C'est une crise spirituelle, une crise psychologique, c'est une crise de valeurs, c'est une crise de civilisation, une crise vraiment profonde qui concerne l'être humain en tant que tel.
On est où ? On se trouve à quel moment de notre évolution en tant que genre humain, en tant que civilisation ? Il y a une surface très impressionnante, disons dominante, qui parle du côté financier, des banques, etc. Mais au fond il y a un réseau de problèmes qui concerne tout le monde.
Je suis très pessimiste parce que je vis la chose de l'intérieur et je vois tous les jours sur le plan quotidien, avec des amis, dans les supermarchés, que les gens ne s'intéressent qu'à la solution financière de la chose : sortir de la crise et revenir à quelque chose qui concerne leur vie d'avant. C'est-à-dire revenir en arrière ! Ils évitent de voir la réalité de la chose. Ils sont dans l'évitement, ils font l'autruche.

AFP / Aris Messinis
Q. Que faire alors ?
R. Je n'ai pas de solution, de recette, mais je crois qu'il faut se mettre dans un état de réflexion sur ce qui n'a pas réussi jusqu'à présent, aussi bien sur le plan collectif que sur le plan personnel.
Il y a toute une série de valeurs qui ont régné pendant des siècles — c'est une question qui remonte aux débuts de la civilisation européenne — et qui ont conduit à des impasses. Les questions de démocratie, de régime politique, de morale, à mon avis, sont capitales !
Je ne suis pas un penseur ou quelqu'un qui a un système philosophique bien établi, mais je crois qu'à travers l'écriture et surtout le théâtre, qui est un art qui met en scène des êtres vivants, à travers ces moyens que me donne l'écriture théâtrale, je peux aborder des problèmes que ni la philosophie, ni la sociologie, ni la réflexion universitaire ne peuvent montrer de manière complète.
Je parle d’échec historique parce que la démocratie est une invention surgie en fonction des besoins précis des époques qui l’ont vu naître. La question est : quels sont nos besoins actuels ?
On vit une époque numérique, une époque planétaire, où il y a presque une unicité de tous les pays et de tous les peuples à travers l'internet et la technologie. Il faut réfléchir de nouveau sur la façon dont on peut vivre ensemble.
Q. Qu'est-ce que le théâtre peut apporter à cette réflexion ?
R. Même si le théâtre est un art très ancien et le produit d'une période précise, du fait justement que c'est de l'art, il peut dépasser les limites des époques et correspondre à une situation présente. Il exprime les choses de façon complète et majestueuse, ce qu'on ne voit pas et ce qu'on ne veut pas voir.

Agnès Mellon
Q. Etes-vous joué en Grèce ?
R. Ca commence à bouger un peu. Pendant longtemps j'étais plus ou moins mis à l'écart à cause de ce que j'écrivais, parce que ça ne correspondait pas du tout à la conception qu'on avait du théâtre en Grèce.
Le premier texte que j'ai publié, "Je meurs comme un pays" (1978, sur la disparition d'une nation, qui perd jusqu'à son nom et son histoire, ndlr) a été reçu du point de vue critique avec enthousiasme, mais ce que dit ce texte n'était pas du tout reçu en tant que tel. On peut le dire prophétique parce que justement, ce que le texte dit, on le vit maintenant. La plupart de mes pièces jugées actuelles ont dix ou quinze ans. Il y a comme une prémonition, comme si la réalité était sortie du texte.
La Grèce a accompli un cycle historique. Pour quitter la crise et faire un pas en avant, il faut sortir de ce cercle historique fermé et entrer dans un autre cercle.
Mais je suis pessimiste. Le fond du problème se situe dans la mentalité des gens, elle est bloquée, immobilisée sur une question purement financière.
Je ne veux pas donner l'impression que les difficultés des gens ne m'intéressent pas, que je les regarde d'en haut ou de l'extérieur. Je sais, je vois ce qui se passe, cette manipulation acceptée par les gens, qui vient de la télévision, qui crée des modèles de vie...

AFP / Aris Messinis
Des gens, des jeunes surtout, s’activent au théâtre, en littérature, en musique, dans les arts plastiques. Il y a une sorte de réaction pour montrer que la vie continue. Des choses émergent à partir d’initiatives individuelles. Mais c'est la seule partie de la population qui bouge.
Chez la grande majorité des gens, je crois qu'il n'y a et qu’il n'y aura aucun changement. Il veulent revenir à ce qu'il y avait avant, à leurs valeurs, à leurs habitudes, à leur confort — c'est un confort spirituel, sentimental, sexuel aussi. La question des relations amoureuses est bloquée. L'Eglise est très forte, c’est un pouvoir intériorisé, y compris chez les jeunes générations. La famille en Grèce est un foyer de conservatisme et d'immobilisme intérieur.
Q. Vous ne croyez pas à une réponse de la classe politique ?
R. Tout ce qui concerne le système politique est périmé, aussi bien sur le plan du fonctionnement que du langage, qui exprime cette impasse. La classe politique en Grèce est finie, la seule chose qui l'intéresse c'est d'être là, de ne pas perdre sa place, de survivre par tous les moyens, bien que ce soient les mêmes personnes et les même partis qui ont conduit la Grèce la où elle est maintenant.

Agnès Mellon
La caractéristique dominante des Grecs c'est qu'ils ne veulent pas se regarder dans la glace — ce sont toujours les autres et les étrangers qui sont les responsables de leurs malheurs. Il s’agit d’une question de maturité. Comme disait Bergman, nous sommes des illettrés sentimentaux. C'est pour cela qu'il y a tous ces blocages, ces clichés, ces stéréotypes, ce mensonge général qui ne permet aucun pas en avant.
Si l'Europe a une unité, elle le doit à la tradition de la culture grecque, à la civilisation grecque. J'ai écrit un texte qui s'appelle "Nous et les Grecs" et je mets ce "et" pour signaler la distance avec nous. Eux aussi (les Grecs anciens) avaient leurs défauts, mais il se sont regardés : ils ont tout construit à partir du "connais-toi toi-même" (précepte socratique).
La civilisation chrétienne et la grecque coexistent mais ne sont pas unifiées, en fait. Les valeurs du christianisme sont elles aussi périmées. Il faut créer une troisième civilisation qui dépasse tout cela.

