Par Pascale MOLLARD-CHENEBENOIT
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AFP / Lionel Bonaventure
PARIS - Le peintre chinois Yue Minjun, qui se représente depuis vingt ans dans ses œuvres en train de rire aux éclats, explique qu'il exprime ainsi "ses douleurs" et le "tragique".
La prestigieuse Fondation Cartier pour l'art contemporain présente jusqu'au 17 mars la première grande exposition en Europe consacrée à cet artiste de 50 ans, devenu une star de l'art contemporain dans son pays et à l'étranger. Son tableau "L'exécution" s'est vendu aux enchères 3,74 millions d'euros chez Sotheby's à Londres en 2007.
L'exposition présente quelque 45 peintures souvent de grand format mais aussi une centaine de dessins préparatoires de cet artiste qui revisite les codes du grotesque avec une iconographie très colorée.

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Yue Minjun, qui peint depuis les années 1990, est devenu célèbre avec ses autoportraits où son rire forcé fait office de masque. Son personnage se démultiplie dans les tableaux, habités également d'avions de chasse, de dinosaures, d'échassiers ou situés dans des lieux du pouvoir chinois.
"C'est la première fois que je vois autant de mes oeuvres accrochées en même temps", confie Yue Minjun, qui était présent à Paris pour l'inauguration de cette rétrospective mi-novembre. "C'est également la première fois que je m'examine", ajoute l'artiste au crâne lisse, élégamment vêtu de noir. Il se dit "un peu stressé et timide" devant ses tableaux.
Electricien avant d'être artiste
Yue Minjun est né à Daqing, dans le nord-est de la Chine, en 1962. Il a grandi sous la Révolution culturelle. Il a d'abord été électricien dans une exploitation pétrolière avant d'aller étudier l'art en 1985 à l'école normale de la province du Hebei, dans l'est du pays..
En 1991, il rejoint une communauté d'artistes du village de Yuanmingyuan, près de Pékin. La répression sanglante des manifestations pour la démocratie de la place Tiananmen au printemps 1989 vient de saper l'espoir de la jeunesse, entraînant chez certains artistes chinois désillusion et repli sur eux-mêmes. Rompant à la fois avec le "réalisme socialiste" et avec l'avant-garde, ils développent le courant du "réalisme cynique" auquel la critique rattache Yue Minjun.

AFP / Louisa Gouliamaki
"Si je peins des rires, c'est parce que je ressens des douleurs sur la vie humaine. J'ai trouvé une forme comique pour exprimer quelque chose de tragique", explique-t-il.
Mais d'où vient ce tragique? "C'est d'abord une perception de la vie humaine. C'est aussi un ressenti par rapport à l'environnement", admet-il de façon allusive.
Plusieurs de ses tableaux comportent des références aux lieux du pouvoir. Dans celui intitulé "De la tribune de Tiananmen" (1992), plusieurs jeunes en tenue décontractée ont investi le balcon d'où s'exprimait Mao et l'un des garçons pointe le spectateur en l'injuriant.
Dans un crâne trépané nage tranquillement Mao
Dans "Sunrise" (1998), une foule de visages hilares regardent le soleil se lever. "Beaucoup de souvenirs visuels remontent à mon enfance. C'était l'expérience socialiste", explique-t-il. "Quand j'étais petit, il y avait beaucoup d'œuvres qui représentaient des personnages heureux, qui avaient une forte confiance en eux mêmes, qui vivaient une vie idéale".
Dans ce tableau, tous ces visages rosés brillent sous la lumière: "c'est parce qu'ils sont en bonne santé", indique en riant Yue.
Avec "Water" (1998), l'artiste dit évoquer "l'eau qui est la mémoire de ce qu'on a vécu". Le personnage, cette fois-ci, ne rit pas. Il fait une grimace, les yeux fermés. Dans son crâne trépané, nage tranquillement Mao.

AFP / Philippe Lopez
"La natation était son loisir préféré. C'est aussi une partie de mes souvenirs", relève Yue.
Pour autant l'artiste est "gêné" lorsque l'on dit que sa peinture est "politique". Il préfère mettre en avant la problématique "culturelle": "dans la civilisation chinoise traditionnelle, l'individu n'est pas important".
Lui a choisi d'être son propre modèle. "Je voulais devenir une star, une forme dans la peinture", dit-il. "Je voudrais que l'on se souvienne de moi dans l'histoire de l'art comme d'un artiste qui a créé une icône" dans la peinture.
Un homme court, sa tête hilare dans ses mains
Yue crée des séries de personnages strictement identiques: "j'ai peur que le public n'arrive pas à mémoriser. C'est pourquoi je crée l'accumulation", assure-t-il en riant.
L'artiste ne cherche pas à mettre à l'aise le spectateur. "Il y a des artistes qui peignent des choses très calmes pour vous fournir une tranquillité. Moi je cherche à stimuler les gens avec mes peintures pour qu'ils trouvent une force".
Son style renvoie aux dessins animés, avec ses personnages croqués dans des positions improbables. Comme cet homme qui court en portant sa tête hilare dans ses mains ("Sans titre", 1994).

AFP / Laurent Fievet
"L'exposition a été compliquée à organiser car les œuvres de Yue Minjun sont dispersées entre l'Asie, l'Europe et les Etats-Unis et l'artiste n'en a pas gardé la traçabilité notamment pour les plus anciennes", explique Hervé Chandès, directeur de la Fondation Cartier.
L'artiste a commencé à acquérir une renommée internationale après sa participation remarquée à la Biennale de Venise de 1999.
Pour l'exposition, il a prêté une centaine de dessins préparatoires, qui sortent pour la première fois de son grand atelier, situé près de Pékin, où il travaille avec quelques assistants. Autre découverte inédite: les photographies de Yue Minjun prises par son frère et dont l'artiste s'inspire pour peindre ensuite son personnage. Une série étonnante d'images projetées en diaporama où Yue, vêtu seulement d'un slip, se tord devant l'objectif, rit, grimace, tête en avant, corps en retrait.

AFP / Lionel Bonaventure
Ses tableaux font parfois référence à la peinture européenne, en la détournant. Un de ses tableaux les plus célèbres, "L'Exécution" (1995) est inspiré à la fois de Goya et de Manet. Des hommes en slip, tordus de rire sont mis en joue par des hommes hilares armés de fusils invisibles, devant un mur qui ressemble à ceux de la Cité interdite.
Dans ses tableaux, il peut y avoir un trop-plein de personnages comme si l'individu était noyé dans la masse. Mais il peint aussi l'absence. Dans "La conférence de Gutian" (2011), réunion clef du parti communiste chinois en 1929, tous les personnages ont disparu. Il ne reste que les bancs, les tables et un brasero fumant.
Labyrinthe
Yan Minjun a également travaillé le thème traditionnel du labyrinthe. Actuellement il continue à peindre ses hommes qui rient mais explore également d'autres pistes.
Il réalise ainsi d'étonnants portraits où il frotte un tableau contre un autre. "D'habitude, les peintures sont passives, elles subissent l'action du peintre. Là je veux les rendre actives, qu'elles fassent quelque chose", dit-il.


1 réactions
1 De Catalina6 - 23/12/2012, 13:45
J'aime cet artiste. Son travail est surprenant, fascinant, tragique et courageuse. Je retourne à son travail toujours et encore.