Par Annick BENOIST et Benoît FAUCHET





Messe du 850e anniversaire de ND de Paris le 12 décembre 2012 (photo: AFP / Patrick Kovarik)
AFP / Patrick Kovarik

PARIS - Le cardinal-archevêque André Vingt-Trois a lancé mercredi 12 décembre les festivités du 850e anniversaire de Notre-Dame de Paris. Il y avait là près de 2.000 personnes, religieux, fidèles, curieux et politiques, dont le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, qui a dit son émerveillement devant ce « joyau de l’art occidental ». Les festivités (budget de 6,5 millions d'euros financé par dons et mécénat) vont durer un an, avec des colloques, des expositions, l’installation de huit nouvelles cloches et d'un bourdon, une émission de timbres... Et une saison musicale riche de 25 concerts entre les Vêpres de Monteverdi le 18 décembre prochain et celles, nouvelles, de Philippe Hersant le 10 décembre 2013. Vaste jubilé pour ce chef-d’oeuvre gothique qui fut parfois méprisé mais n’a jamais cessé d’alimenter le roman national.


Un peu d'histoire


Au XIIe siècle, la tentation de percer, pour gagner en lumière, les murs épais de l'architecture romane, seuls capables jusqu'alors de résister à la poussée des voûtes de pierres appareillées, relevait d'une folle gageure.

Il fallait oser : construire plus haut, canaliser la charge des voûtes en ogives sur des arcs-boutants, percer les murs d'immenses rosaces, ces "rouelles de feu" qui diffusent la lumière du jour dans un chatoiement de couleurs.

Il faudra 180 années pour que Notre-Dame, dont la construction débute en 1163 avec Maurice de Sully, s'achève sur l'île, à la place de la cathédrale romane.

Au milieu du XIIe siècle, celle-ci s'avère bien trop petite pour la population de Paris qui explose. Germe alors le projet de l'immense cathédrale de 135 m de long, 40 m de haut, témoignant de la prospérité relative du moment, quand famines et épidémies se raréfient. "Les cathédrales sont les filles des moissons", dit-on alors.


L'entrée de la cathédrale (photo: AFP / Patrick Kovarik)
AFP / Patrick Kovarik

"Ce sont aussi des catéchismes de pierre", souligne Christian Citeau, guide de l'association Casa. A une époque où l'imprimerie n'existe pas et où la population est à 99% analphabète, il faut construire un parvis, un espace de transition entre le monde des hommes et celui de Dieu, où l'on peut s'imprégner des messages de la façade".

Des messages de pierre sculptée, où les scènes de la Vie de la Vierge, celles de son couronnement, le disputent aux affres ou félicités du Jugement Dernier.

D'importantes modifications, à partir de 1230, font évoluer la cathédrale du gothique primitif au gothique rayonnant : des terrasses remplacent les toits en pente, tandis que la partie supérieure des arcs-boutants, creusée en rigole, permet l'évacuation des eaux de pluie.

A la Renaissance, Notre-Dame vit sa vie, mais très tôt on se désintéresse de cet art français des cathédrales dit "gothique", terme de mépris pour désigner un style de "goth", donc de "sauvages".



De François Ier à Napoléon, les souverains n'ont de cesse d'éloigner la cathédrale de son style d'origine. Les uns camouflent les piliers, d'autres dressent d'immenses tentures, multiplient la statuaire baroque, au risque d'une disharmonie.

Mais les rois y célèbrent les grands événements ou leurs victoires. En 1638, Louis XIII, lassé d'attendre un fils dont l'absence mettrait son trône en péril, met son royaume et sa couronne sous la protection de la Vierge. Voeu renouvelé par son fils Louis XIV.

Viennent le XVIIIe et les Lumières : un siècle noir pour Notre-Dame. Les chanoines, estimant que les vitraux colorés "mangent la lumière", en remplacent beaucoup par des verres blancs. Restent heureusement les rosaces. Avec la Révolution commence l'irréparable. Voilà Notre-Dame fermée, nationalisée, profanée, dépouillée méthodiquement, proposée à la vente comme tas de matériaux, sa statuaire de la galerie des rois, en façade, décapitée. On la rafistole pour célébrer le Concordat (1802), le Sacre de Napoléon (1804), mais 1831 est l'année du grand vandalisme. La sacristie et le trésor sont pillés, les vitraux brisés, l'archevêché dévasté.


La statue de Viollet le Duc, restaurateur de ND de Paris au 19e siècle, et les toits de la cathédrale (photo: AFP / Patrick Kovaric)
AFP / Patrick Kovarik

Les Romantiques s'en émeuvent et Victor Hugo réveille soudain les consciences en publiant Notre-Dame de Paris. La résurrection de l'édifice prend effet avec l'architecte Eugène Viollet-le-Duc, qui mieux que quiconque en comprend la fonctionnalité, la structure et le restaure (1844-1864), en respectant matériaux, styles et époques. Non sans y ajouter son génie inventif, comme en témoignent sa flèche ou ses chimères.


Aujourd'hui, une histoire de "famille"


A l’heure du jubilé, Mgr Patrick Jacquin,recteur de Notre-Dame de Paris, témoigne d'une immense tendresse à l’égard de son vaisseau de pierre.

"Prenez son nom: Notre-Dame !", s'exclame cet archiprêtre, quand il reçoit au presbytère voisin de l'édifice. 'Notre' Dame, c'est celle de chacun. "Elle a connu des joies, des peines comme nous tous, à Paris, dans le monde. Et les cloches, le bourdon ont toujours fait écho aux événements tragiques ou heureux du monde, de la Libération de Paris à la mort du pape Jean Paul II".

Et puis il y a la "famille-cathédrale", comme l'appelle Mgr Jacquin. Une équipe de 50 salariés - prêtres, sacristains, musiciens, régisseur - qui l'animent chaque jour, sans compter quelque 200 bénévoles. "Des passionnés". A commencer par son gardien, Joachim Irudayanathan, venu de l'ex-comptoir français de Pondichéry. Arborant fièrement la médaille des 25 ans de la cathédrale remise par le cardinal André Vingt-Trois, il jure qu'il ne laissera à personne le soin d'ouvrir ses 13 portes, comme il le fait chaque matin à partir de six heures.


La rosace, sur le côté sud de ND de Paris (photo: AFP / Patrick Kovarik)
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Huit heures et c'est la première messe, suivie d'une deuxième. A dix heures, voilà qu'ouvre à droite de la nef le confessionnal bilingue (franco-italien) du chanoine Gérard Pelletier. "Toutes sortes de visiteurs viennent à Notre-Dame. Des touristes, bien sûr, mais aussi ceux qui ont trop froid, ou trop chaud, qui recherchent un moment de tranquillité ou un anonymat plus grand que celui d'une paroisse de quartier."

"Nous avons aussi des habitués, sourit le Père Pelletier. Certains viennent de la plus lointaine banlieue en RER pour assister aux vêpres tous les soirs. Des fondus de Notre-Dame ! Je dis parfois en plaisantant que ce bâtiment rend fou. On y trouve un peu de folie spirituelle, un peu de folie administrative, un peu de folie artistique."


Un peintre de rue face à Notre-Dame de Paris en septembre 2012 (photo: AFP / Thomas Coex)
AFP / Thomas Coex

La passion artistique de la cathédrale, c'est aussi la musique sacrée, qu'assurent la Maîtrise Notre-Dame (choeur d’enfants, d’adolescentes et de jeunes adultes), les deux orgues et leurs cinq titulaires. "C'est ici, relève Yves Castagnet, organiste de choeur, qu'est apparue la fameuse Ecole de Notre-Dame, courant qui a donné naissance à toute la musique polyphonique occidentale". Une école musicale qui s’est déployée entre le milieu du XIIe siècle et celui du XIIIe, avec les chantres Léonin et Pérotin notamment, alors que s'élevaient les voûtes en ogive lancées en plein ciel pour construire le choeur de l'église.



En attendant l'arrivée en février d'un deuxième bourdon et de huit nouvelles cloches, Frédéric Auclair, architecte des bâtiments de France et conservateur de la cathédrale, fait, lui, "sonner les pierres". "Il faut déceler celles qui sont creuses et menacent de chuter. Chaque année nous auscultons l'édifice mètre carré après mètre carré, à l'extérieur comme à l'intérieur de la nef. La sécurité des visiteurs est notre priorité absolue", insiste l'architecte, lui aussi "mû par la passion".

"Les travaux d'entretien, quotidiens et incompressibles, représentent un budget annuel de 350 à 400.000 euros. Reste, dit-il, qu'il faudra bientôt restaurer le chevet de la cathédrale, dit-il. Des gros travaux en perspective".

D'ici là, Notre-Dame continuera de vivre au rythme de son horloge, remontée chaque jeudi matin, de ses visites guidées, et de ses cinq messes quotidiennes.


L'intérieur de la cathédrale (photo: AFP / Patrick Kovarik)
AFP / Patrick Kovarik