Krzysztof Warlikowski en janvier 2011, pendant une répétition de 'La Fin' à Clermont-Ferrand (photo: AFP / Thierry Zoccolan)
AFP / Thierry Zoccolan

PARIS - L'un des plus troublants et fascinants metteurs en scène de notre temps, le Polonais Krzysztof Warlikowski, présente jusqu'au 16 décembre sa relecture de la "Médée" de Cherubini à Paris. Un travail d'une âpre modernité, qui n'est pas du goût de tous. «Il y a des théâtres pour ça», a hurlé un spectateur lors de la première, en pleine représentation.

Le Théâtre des Champs-Elysées en a vu d'autres, en un siècle d'existence marqué par les scandales retentissants du "Sacre du printemps" de Stravinsky en 1913 et de "Déserts" de Varèse en 1954. Warlikowski aussi : en 2006, son "Iphigénie en Tauride" de Gluck avait valu au directeur de l'Opéra de Paris, Gerard Mortier, qui l'avait invité, un aimable "Mortier au bûcher !" proféré par un spectateur. Pas de quoi intimider le metteur en scène, quinquagénaire à l'allure de jeune homme tourmenté, qui nous parle de ses fantômes, de ses cauchemars et de son rêve d'un art cathartique et visionnaire mariant théâtre, image et musique.

Q. Quelle a été votre approche de Médée ?

R. Je voulais abandonner le mythe et rapprocher cette histoire de la réalité, que ça se passe aujourd'hui. L'histoire est assez banale : l'homme quitte la femme. L’homme, qui a deux enfants avec elle, quitte la femme pour en prendre une autre, jeune. La femme ne l'accepte pas, elle entre dans une folie, elle revient à ses ancêtres, ce qui est souvent le cas j'imagine. Si une femme est jetée dans la rue, ici, à Paris, venant d'Afrique ou d'ailleurs, elle est plus que jamais une étrangère enfermée chez elle, cela peut réveiller des fantômes du passé. Ces fantômes peuvent nous hanter, sans parler de cette dimension de sorcière de Médée...



Q. Est-il plus difficile d’actualiser une histoire à l’opéra qu’au théâtre ?

R. Non, je ne crois pas. Cela dit, il est vrai qu’à l’opéra on est confronté aux attentes du public. Le public de l'opéra "sait" déjà. Il imagine déjà. Il y a une tradition d'interprétation. Mais la "Médée" de Cherubini, elle, n'est pas lourde de traditions. Il y a eu Maria Callas, certes, mais plus personne ne l'a vue sur scène, et c'était il y a très longtemps.

Au fond, je dirais qu'il y a même quelque chose de contraire à la tradition dans le fait de montrer ce personnage qui tue ses propres enfants. Je pense à cette scène formidable du film de Pasolini où elle lave ses enfants avant de les tuer, dans le silence, durant des minutes entières. On voit l'amour, pour après voir la bête, l'animal en train de se construire, ça aussi c'est très fort. On ne se rend pas compte, en allant innocemment voir "Médée", que cet opéra est à la limite du choc, de la catharsis.



Q. Est-ce que ce n'est pas ce que vous recherchez dans tous vos spectacles, de créer un choc chez le spectateur ?

R. Moi je dirais plutôt que je recherche une catharsis. Le mot est meilleur, ne serait-ce parce qu'on n'arrive pas à le définir depuis des milliers d'années... (rire).
 
Q. L'omniprésence — parfois raillée — des piscines, salles de bain, toilettes, douches, lavabos dans les décors de vos spectacles est-elle là pour symboliser justement cette quête de purification?

R. L'enjeu est d'entrer dans des espaces intimes. Comment montrer des acteurs, surtout des chanteurs, plus humains ? En les mettant en scène dans des espaces intimes où l'on s'enferme, on ne joue plus la comédie. On peut se laisser tomber, abandonner sa conscience, se perdre.


Magdalena Cielecka dans (A)pollonia, en juillet 2009 à Avignon (photo: AFP / Gérard Julien)
AFP / Gérard Julien

Q. Trouvez-vous à l'opéra la même liberté qu'au théâtre ?

R. Mais j'aime bien l'opéra justement pour son côté prison... Il y a plus à y faire aujourd'hui qu'au théâtre. Pendant dix ans, j'ai travaillé dans une prison qui s'appelait Shakespeare, je pensais qu’il était un bon accompagnateur, un bon maître pour lutter dans tous les sens. Après, des auteurs contemporains ont accompagné mon travail, comme Bernard-Marie Koltès, Sarah Kane, etc. Puis j'ai commencé à écrire de plus en plus. Cette écriture théâtrale est nourrie de plusieurs auteurs dans le théâtre, tandis qu'à l'opéra il faut vraiment se retrouver dans l'univers d'un compositeur.

Q. Paris est-il encore ce carrefour, ce lieu d'échanges artistiques que vous avez connu dès vos années d'études ?

R. Je crois qu'aucune ville ne remplace Paris. Il y a New York, bien sûr, mais aux Etats-Unis le théâtre et l'opéra sont des univers très conservateurs. L'Allemagne, elle, a une structure théâtrale formidable, reconstruite pieusement après la guerre pour secouer une société qui avait complètement dégénéré, mais elle n'est guère faite pour les artistes étrangers.
 
Q. Et la Pologne ?

R. (Sourire et soupir) La Pologne m'accompagne comme mon « nightmare », mon cauchemar... Elle est ma source, mon poids, mon pain quotidien. Il y a toujours des choses effrayantes qui s'y passent, c'est une société très dure. Même quand l'Histoire ne pèse plus, la Pologne se réinvente des fantômes, comme avec le président mort (Lech Kaszynski, 10 avril 2010) dans une catastrophe d'avion. Et puis les fantômes du nationalisme, de l'homophobie reviennent. L'adhésion de la Pologne à l'Union européenne en 2004 a suscité des espoirs, mais depuis il y a du mécontentement. La droite a perdu le pouvoir mais elle produit des paranoïas comme on en a jamais eues.


Danuta Stenka dans (A)polllonia en juillet 2009 à Avignon (photo: AFP / Gérard Julien)
AFP / Gérard Julien

 
Q. Jugez-vous la situation en Europe inquiétante voire dangereuse ?

R. Oui, quand je vois tout le mécontentement que la crise suscite, et que les hommes politiques s'en servent pour parvenir à leurs fins.
 
Q. Le théâtre ne reste-t-il pas un moyen de questionner cette réalité ?

R. Je me dis en effet que la situation devient tellement mauvaise qu'à la fin, ça va finir par donner un bon théâtre...

Q. Le cinéma ne vous tente pas ?

R. J'adore le cinéma, je le préfère même au théâtre ! Mais je trouve qu'il faut être un génie pour y être intéressant. Moi je travaille dans l'intime, donc je reste plutôt dans le théâtre, même si j'y déploie un esprit cinématographique.
 
Q. Qu'attend-on d'un metteur en scène ? D'être un visionnaire ?


'La fin', de Krzysztof Warlikowski, en janvier 2011 à Clermont-Ferrand (photo: AFP / Thierry Zoccolan)
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R. Qu'il nous propose un nouveau langage — je ne parle pas uniquement de la forme. Et je crois fondamentalement que le théâtre est là pour dire du mal plutôt que du bien.
 
Q. Il est là pour pousser l'homme dans ses retranchements ?

R. Pour le ramener sur terre. Ou l’envoyer ailleurs.
 
Q. Ce qui n'empêche pas la beauté ?

R. La beauté peut être en effet une vision qui nous sauve.
 
Q. Au fond, le théâtre doit être un acte à la fois philosophique et poétique ?

R. Joli, bien dit ! Philosophique et poétique.

Propos recueillis par Marie-Pierre Ferey et Benoît Fauchet


Krzysztof Warlikowski en janvier 2011, pendant une répétition de 'La Fin' à Clermont-Ferrand (photo: AFP / Thierry Zoccolan)
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