Par Sandra LACUT







L'exposition 'Dieux, mode d'emploi' à Paris (photo: AFP / François Guillot)
AFP / François Guillot

PARIS - Exposer "Dieu" était un pari d'autant plus risqué que les trois grandes religions monothéistes alimentent quotidiennement, et souvent violemment, l'actualité. "Dieu(x) modes d'emploi", qui se tient au Petit Palais à Paris depuis février, est une exposition avant-gardiste à tout point de vue, initiée par l'historien et diplomate israélien Elie Barnavi.

Ecartant d'emblée un propos historique ou prosélyte, l'exposition invite le visiteur à laisser ses croyances au vestiaire et lui propose de découvrir ce qui rassemble les trois religions du Livre (judaïsme, christianisme et islam), les religions asiatiques (bouddhisme, hindouisme, taoïsme...) et l'animisme africain, océanien ou amérindien. Comment l'homme se représente-t-il le divin ? Comment communique-t-il avec lui et dans quel but? Comment s'organise-t-il dans l'espace et le temps pour faire face au sacré? Quel rôle joue la religion dans certains conflits? Ces questions et d'autres sont abordées à travers un parcours qui confronte art sacré et anthropologie.


Photo: AFP / François Guillot
AFP / François Guillot

La scénographie épurée de Roberto Ostellini accompagne le cheminement construit autour de peintures, sculptures, masques, ex-voto, objets, films, photos, illustrations, maquettes et bornes interactives: "On se sert de l'art pour arriver à la religion", explique Raphaëlle Ziadé, commissaire avec Isabelle Benoit et Benoît Remiche. "Divinités", "cultes", "passages", "intercesseurs", "corps", "conflits et coexistence", "voix", "lieux", "cycles", "au-delà" : le propos, très didactique, explique les rites et les pratiques propres à chaque religion.

Et l'on découvre combien le fait religieux, foisonnant, a des répercussions sur notre quotidien et dans nos réflexes d'Occidentaux, bien au-delà de l'actualité.

Dans cet entretien, Elie Barnavi (photo ci-dessous) explique comment le "retour" du religieux n'est en fait, selon lui, qu'une "illusion d'optique" occidentale.


Elie Barnavi lors des Etats généraux de l'Europe à Lyon (France), en juin 2008 (photo: AFP / Philippe Merle)
AFP / Philippe Merle

Question - Vous dites dans votre livre que la religion est un phénomène majeur de notre siècle ? Peut-on parler d'un retour du religieux en Occident ?

Réponse - Le retour des religions est une illusion d'optique occidentale, et plus précisément d'Européen de l'ouest, car c'est la première civilisation à vivre sans la religion, sans voir qu'ailleurs ce n'est pas le cas. Le "retour" du religieux, c'est l'arrivée massive de religions dans les bagages de gens venus d'ailleurs et l'étonnement que cela provoque: le choc que l'Occident a produit ailleurs à travers la colonisation, et le choc, en retour, des anciens colonisés qui apportent une vision des relations entre la religion, la société et la politique qui n'a plus cours ici depuis longtemps. En ce sens, la religion est la grande nouveauté du siècle, révélée sous ses formes les plus barbares à l'occasion du 11-Septembre. Elle fait peur, d'autant qu'on a perdu les clefs pour la comprendre.


Un catholique d'Inde lors d'une cérémonie de baptême dans le Jourdain, en octobre 2010 (photo: AFP / Menahem Kahana)
AFP / Menahem Kahana

Il faut que les gens, en Occident, se réapproprient ce phénomène majeur pour comprendre de quoi est fait leur monde. De la manière dont les sociétés d'Europe et d'Occident, laïcisées et sécularisées, sauront traiter ce problème politiquement et culturellement dépendra dans une large mesure leur avenir. J'ai toujours été frappé par l'extraordinaire ignorance du fait religieux, surtout en France, où la conception de la laïcité a été telle qu'on a non seulement dissocié l'Etat de la religion mais aussi les gens du savoir sur la religion, créant une espèce d'errance abyssale de très mauvais aloi. A force de ne plus s'interroger sur le fait religieux, je pense que les jeunes Européens et les moins jeunes ne savent plus déchiffrer la grammaire de nos propres civilisations.

Il est très important de donner les clefs pour comprendre le fait religieux, de l'enseigner à l'école comme fait de civilisation, comme quelque chose qui nous fonde et à condition que ça le soit par des historiens, et non pas des rabbins ou des imams ou que sais-je. Cela pourrait aider les gens à comprendre tout ce qui nous unit et être une leçon de tolérance comme cette exposition.


Des moines bouddhistes prient lors d'une manifestation à la pagode Shwedagon de Rangoun, en juin 2012 (photo: AFP / Soe Than Win)
AFP / Soe Than Win

Q - Qui sont les croyants en 2012 ?

R - Je réfléchis en terme de sociétés et de masse, les sociétés humaines partout dans le monde, d'une manière ou d'une autre sont restées très attachées à différentes religions. Ici en Occident nous avons tendance à parler des trois grands monothéismes, en oubliant qu'il y en a deux qui se comptent par centaines de millions et une qui est à l'origine de tout et se compte en quelques millions (13 à 14 millions de juifs). Or, deux tiers de l'humanité ne sont pas monothéistes, je pense notamment aux religions asiatiques. C'est une autre manière d'envisager la relation avec le sacré et qui n'a d'ailleurs que peu d'incidences, ou pas de la même manière, que celles nous connaissons dans les religions monothéistes.


Des rebelles libyens prient sur la route entre Misrata et Syrte en août 2011 (photo: AFP / Filippo Monteforte)
AFP / Filippo Monteforte

La grande religion monothéiste qui fait parler d'elle, c'est l'islam. Nous sommes là dans une société de croyants qui n'envisagent pas une séparation entre le religieux, le social et le politique. C'est là que se noue la principale difficulté du monde contemporain. Nous découvrons que la laïcité à la française ou à l'anglo-saxonne, n'est pas exportable. Et de la même manière qu'elle n'est pas exportable dans d'autres civilisations, elle n'est pas exportable ici vers des communautés qui sont venues d'ailleurs. Il y a une incompréhension radicale. Je parle de l'islam mais je pourrais parler aussi du judaïsme religieux. Pour un esprit juif religieux, la séparation des ordres tel que l'imagine le christianisme, surtout le christianisme laïcisé qui existe ici, est radicalement incompréhensible.


Manifestation salafiste place Tahrir, au Caire, en novembre 2012 (photo: AFP / Mahmud Khaled)
AFP / Mahmud Khaled

Q - Faut-il repenser la sécularisation en France, en Occident ?

R - Ca n'a de sens qu'historique car c'est fait. Entre la France, les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, il y a quelques différences, mais tout ça est un peu effacé par le résultat final qui a été partout le même: la séparation du religieux et du politique, et la liberté religieuse. La coupure en France a été radicale. Et l'Occident voudrait faire passer ce message dans d'autres sociétés, dire aux jeunes de la place Tahrir au Caire qu'ils aspirent à une République laïque... Mais ça ne marche pas comme cela.

Lorsque la révolution égyptienne a éclaté et qu'il y a eu une vague d'enthousiasme compréhensible en Occident, je disais "faites attention", car le visage de la place Tahrir ce n'est pas l'Egypte dans ses profondeurs, très attachée à la religion. Ces jeunes eux-mêmes baignent dans la religion, leur vie est imprégnée de religieux et ils ne se posent même pas la question de pouvoir vivre dans une société sécularisée. L'Occident ne peut pas venir avec un modèle tout fait et présenter la laïcité comme un modèle qui a marché. Il faut que ces sociétés s'en sortent d'elles-mêmes. Proposer un modèle et suggérer de s'y conformer n'aurait pas de sens car il n'a pu se développer qu'ici (en France) pour des raisons qui remontent à l'Antiquité et au caractère d'emblée laïc du christianisme, qui introduit une séparation entre l'ordre profane et l'ordre religieux.

On peut aider ponctuellement les forces d'opposition laïques, au Caire, mais il est extrêmement difficile d'imaginer une accélération de l'histoire et que l'Occident pourrait d'un coup de baguette magique transformer des sociétés profondément religieuses en sociétés sécularisées d'autant plus que ces sociétés ne trouvent pas dans leur ADN la laïcité comme l'Occident l'a trouvée, dans ses propres sources religieuses.


Le pape Benoît XVI envoie son premier tweet sur sa tablette le 12 décembre 2012 au Vatican (photo: AFP / Vincenzo Pinto)
AFP / Vincenzo Pinto

Q - Les rituels religieux sur la planète ne sont-ils pas menacés ou pour le moins concurrencés par de nouveaux rituels liés aux moyens de communication contemporains quand on pense que même le pape tweete?

R - Si Twitter et les réseaux sociaux sont des rituels, ce sont des rituels du pauvre car les moyens de communication de masse sont une vaste entreprise de communication mais aussi d'abêtissement. Si ces moyens font quelque chose pour les esprits faibles c'est de désenchanter encore plus le monde. La religion est toujours un phénomène de groupe. On n'est jamais religieux tout seul, sauf à être mystique, et si c'est un phénomène de groupe c'est un phénomène de communion.

Or, les moyens de communication de masse atomisent la société. Ils peuvent provoquer des rassemblements, on a vu le rôle qu'ils ont joué place Tahrir, mais ce ne sont pas des moyens de cohésion. Twitter ne crée pas de communauté humaine, les amis sont virtuels, on ne les rencontre jamais. Ce sont des jeux, très loin des rites...


Un juif ultra-orthodoxe pendant la Hanoucca à Jérusalem, le 9 décembre 2012 (photo: AFP / Menahem Kahana)
AFP / Menahem Kahana

Nous vivons en Occident dans des sociétés profondément déritualisées. Une société fondée sur l'individu fabrique de la liberté mais elle a beaucoup de mal à fabriquer de la cohésion. Pour cela il faut que la société toute entière puisse regarder au-delà, à l'horizon, quelque chose qui dépasse l'individu pour faire sens pour l'ensemble de la collectivité. C'est cela la religion, c'est cela le rituel. C'est le problème auquel ce sont heurtés d'emblée les révolutionnaires français: la révolution a été faite au nom des droits de l'individu, comment pouvaient-ils reconstruire à partir de là un corps social ? La France a proposé des modèles de substitution comme la République qui a très bien fonctionné. Dès lors qu'elle s'affaiblit beaucoup on est devant une espèce de vide, avec une société atomisée avec des moyens de communication de masse ou on est seul avec son smartphone... Réenchanter le monde ne se décrète pas. Il faut un sens commun, un but commun, un projet commun... On ne sait pas faire. La religion le faisait et le fait encore dans les sociétés traditionnelles. La société moderne sécularisée ne sait plus le faire, c'est le gros problème et il y a une espèce de faiblesse d'emblée des sociétés sécularisées démocratiques, des démocraties libérales face à l'assaut des religions.


L'exposition 'Dieu(x) mode d'emploi" à Paris (photo: AFP / François Guillot)
AFP / François Guillot

Q - C'est un constat pessimiste, comment retrouver la cohésion sociale ?

R - Ce n'est pas le travail de l'historien. Il y a eu un moment dans l'histoire de France où la République avait un sens pour tous, où l'école servait un peu de substitut à l'église et au temple, il y avait une communion. Lorsqu'il n'y a plus cela ou très peu, lorsque le but de la société c'est de favoriser les aspirations de l'individu, fabriquer du lien social devient très compliqué. Je ne prêche pas pour la religion, je constate que dans une société atomisée il est très difficile de créer du lien social. La révolution et la sécularisation de la société en Occident ont dévalué les églises, et les horreurs de la guerre et ensuite, la paix, ont dévalué la Nation.

Dans mon pays, en Israël, il y a une minorité agissante, qui a le vent en poupe et qui est sûre d'elle-même car elle a une cohérence très forte et en face une majorité de gens qui, ne croyant plus en rien sinon en la raison humaine et aux droits de l'individu n'a rien de collectif à lui opposer. Lorsque la Marseillaise est sifflée dans un stade en France et que le Premier ministre reste assis, il n'est pas étonnant que l'extrême-droite progresse. Elle saisit chaque occasion de s'engouffrer dans une brèche identitaire laissée vacante par ceux qui ne croient plus en rien sinon en la raison humaine et aux droits de l'individu et n'ont plus rien à lui opposer collectivement".


Un membre de l'armée Nihang sikh (des guerriers religieux traditionnels) portant un turban de 300 mètres de long se fait photographier à Amritsar, en Inde, en novembre 2012 (photo: AFP / Narinder Nanu)
AFP / Narinder Nanu