Par Marion THIBAUT
Suivre @marionthibaut
Périodiquement, des journalistes de l'AFP vous font part de leurs coups de cœur et de leurs découvertes dans différents domaines, même lorsque ceux-ci ne correspondent pas à la spécialité qu'ils exercent au sein de l'agence. Cet été, Marion Thibaut, bédéphile hors-pair lorsqu'elle n'est pas plongée dans les questions agricoles au service économique de l'AFP, inaugure une rubrique Courrier des bulles. Vingt-cinq ans d'actualité par France Info, une gueule cassée de la guerre de quatorze affrontant la violence du regard des femmes, une séance de canyoning au cours de laquelle tout bascule, une plongée dans le Tokyo des "otakus" et une autre chez les Black Panthers aux Etats-Unis composent cette petite sélection.
Image ci-dessus: "En silence", d'Audrey Spiry (KSTR)
"Le jour où..." : 25 ans d'information

Pour ses 25 ans, France Info a réédité dans une version augmentée, cinq ans après sa première édition, "Le jour où...", une compilation de courts récits évoquant des événements marquants du dernier quart de siècle. Au total, 37 auteurs ont contribué à l'ouvrage, 37 grands noms du 9e art représentant toutes les tendances de celui-ci (Joe Sacco, Rabaté, Blutch, David B, Guy Delisle...)
Chaque épisode permet de plonger dans un univers graphique et narratif différent et même si les événements sont connus de tous, le lecteur est souvent surpris par la version originale ou très personnelle qu'en donne l'auteur. Parmi les vingt-cinq thèmes traités: le siège de Sarajevo, la mort de Ben Laden, le génocide rwandais, les attentats du 11 septembre... mais aussi la mort de Lady Diana, la canicule et la coupe du monde 1998!
Un album fascinant pour les férus d'actualité et qui laisse entrevoir toute la diversité de la bande dessinée d'aujourd'hui.
"Le jour où..." (Futuropolis, 25 euros)
"En silence" : récit aquatique

Au coeur de l'été, un petit groupe - deux couples deux enfants et un moniteur - entame une journée canyoning au sein d'une nature sauvage et verdoyante. Au cours de la descente, l'isolement et le frisson du danger serviront de révélateur à chacun et particulièrement à Juliette, la narratrice. Cette dernière est en plein doute: sa vie vacille, son couple bat de l'aile mais elle semble incapable d'y faire face jusqu'ici.
"En silence", premier album d'Audrey Spiry qui s'était essentiellement consacrée à l'animation jusqu'ici, étonne par son traitement hors du commun de la couleur et des formes. Ce récit aquatique met les corps en exergue, ils sont magnifiés, déformés.
Ce récit simple mais novateur et puissant raconte ces moments d'apparence anodins où tout bascule, en silence. Ces instants qui font, l'air de rien, que plus rien ne sera comme avant.
"En silence" d'Audrey Spiry (KSTR, 16 euros)
"Gueule d'amour": fascination et répulsion

1918, la guerre est finie, la paix est signée. Certains ne sont pas rentrés, d'autres si, mais pas entiers. Notre héros est l'une de ces "gueules cassées". Mi-homme, mi-curiosité, il affronte la violence du regard d'autrui et en particulier celui des femmes - dont la sienne - qui préfèrent lui tourner le dos en toutes circonstances. Seule sa rencontre avec Sembène, colosse africain, aux dents taillées en pointe, lui apporte un peu de fraternité.
L'auteur, Aurélien Ducoudray, met l'accent sur les relations physiques avec les femmes: avec les infirmières qui assouvissent ses besoins contre de menus services, avec sa femme pour laquelle il n'est devenu "qu'une tâche quotidienne parmi tant d'autres", avec des prostituées qui font payer le prix fort ou avec des femmes en recherche de pratiques sexuelles extrêmes.
Le dessin au crayon noir de Delphine Priet-Mahéo donne à l'ensemble un caractère documentaire très poignant. Cet album prend aux tripes le lecteur, qui ne cesse ensuite de s'interroger sur sa propre fascination-répulsion pour l'altérité.
"Gueule d'amour" de Delphine Priet Mahéo et Aurélien Ducoudray (La boîte à bulles, 19 euros)
"Otaku Blue" : dans le Tokyo des geeks

A Tokyo, Asami, qui est étudiante en sociologie, a décidé de centrer sa thèse sur les otakus, ces personnes qui se replient sur elles-mêmes et qui ne vivent plus que pour leur passion (des jeux vidéo, un manga, une chanteuse...) allant parfois jusqu'à s'habiller, se maquiller en conséquence. Ses recherches la mènent sur les pas de l'un d'entre eux: Buntaro, otaru ultime qui vit totalement reclu depuis des années. Pendant ce temps, un étrange couple de policiers est chargé de traquer un tueur en série qui tue et mutile des prostituées.
"Otaku Blue", premier tome d'un diptyque signé Marazano et Kerfriden est un polar contemporain qui mèle histoire policière et plongée dans la vie japonaise avec le quartier d'Akihabara pour toile de fond. Les deux récits sont présentés en parallèle tout au long de l'album avant sans aucun doute de s'entrecroiser lors de la seconde partie.
"Otaku Blue" de Richard Marazano et Malo Kerfriden (Dargaud, 13,99 euros)
"Motherfucker" : chez les Black Panthers

Vermont Washington a choisi son camp. Contre l'avis de son père, ce jeune père de famille d'une trentaine d'années qui a habite le quartier de Watts à Los Angeles, a rejoint les Black Panthers. Tous les matins, Vermont se rend donc dans les locaux du parti pour y prendre des journaux afin de les vendre dans la rue. Une vie que désapprouve son père, qui voit d'un mauvais œil son activisme communiste, qu'il considère comme stérile et dangereux.
Un jour, le père propose à Vermont d'aller ensemble passer un entretien pour vendre des hot-dogs. Toutefois quand Vermont découvre qu'on ne leur propose qu'un dollar de l'heure contre 3 dollars pour un blanc. Il refuse le boulot, furieux.
Cet album de Sylvain Ricard et Guillaume Martinez répare un oubli: la bande dessinée s'était jusqu'ici très peu intéressée au mouvement de Black Panthers. Ce récit documentaire bien construit et rythmé par les différents points du programme des Black Panthers est très bien servi par un dessin en noir et blanc qui fait la part belle aux ombres.
"Motherfucker" de Sylvain Ricard et Guillaume Martinez (Futuropolis, 15 euros)
